Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/132

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comparable ou du moins comparée à celle des dix mille, le nouveau Xénophon n’avait pas rencontré de résistance sérieuse, ni perdu plus de quelques centaines de ses 60,000 vétérans. Il est vrai que la Géorgie, fort différente de l’Asie-Mineure, offrait aux conquérans une abondante hospitalité. Au lieu des sentiers impraticables, des montagnes neigeuses, des déserts glacés, où les dix mille se frayèrent passage, Sherman avait devant lui un pays agricole riche encore, des chemins de fer, des routes de planches, et un beau ciel sur des champs de riz et de maïs. Au lieu des peuplades barbares et inhospitalières qui harcelèrent la phalange affamée et réduite, il avait à soumettre des populations sans défense, d’où la conscription avait enlevé tous les nommes valides, des milices exténuées à qui le gouvernement de Richmond ne pouvait envoyer pour tout secours que le nom et l’épée de Beauregard. Il y avait bien l’armée de Hood qui avait cru le ramener à sa poursuite en menaçant le Tennessee. Sherman, en effet, feignit de le suivre pour le laisser engagé avec Thomas dans une lutte qui absorbait toutes ses forces. A demi victorieux à Franklin, mais écrasé à Charleville par Thomas, Hood perd soixante canons, 8,000 prisonniers, et la moitié de son effectif. Les chemins de fer sont coupés, les rivières débordées sur ses derrières, et, tandis que sa cavalerie se fait battre au Kentucky, celle de l’ennemi harasse ses troupes dispersées et fugitives. Hood a essuyé un vrai désastre.

Cependant Sherman continuait sa marche triomphale et ses dévastations. On n’épargna pas une plantation, pas un village, pas un troupeau de bœufs ni de moutons. Le coton fut brûlé, les chevaux saisis, les étables et les basses-cours massacrées pour subvenir à la profusion inséparable du pillage. Ainsi l’armée de Sherman vécut, comme on dit en langue américaine, splendidement, laissant sur sa trace l’incendie et la famine. A peine quelques milices mal organisées, quelques bandes de cavalerie l’attaquèrent. Une seule place, Savannah, ceinte de rizières inondées qui formaient une sorte de lac à l’entour, une seule armée, celle de Hardee, forte d’environ 13,000 hommes, pouvaient lui opposer quelque résistance. On échangea des boulets et des bombes ; mais après trois jours de siège, quand les Yankees eurent poussé jusqu’aux murailles quelques ouvrages grossiers, Hardee mit le feu à l’arsenal, aux poudrières, détruisit la petite marine ancrée dans le port, et traversa la rivière avec 12,000 hommes sous la protection d’une batterie flottante qu’il fit sauter ensuite. Huit cents hommes dispersés dans les avant-postes furent faits prisonniers. Douze locomotives, trois bateaux à vapeur, 32,000 balles de coton furent pris et sauvés de l’incendie. Enfin la municipalité de la ville alla elle-même se rendre au général Sherman, se confiant à la générosité de