Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/128

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et qui en avait rapporté peut-être une fleur de politesse un peu trop raffinée, « he is a very fine gentleman, but pain fully polite [1]. »

Dieu me garde pourtant de calomnier l’Amérique et de vous rendre ses habitans odieux ou ridicules ! Ils ne méritent ni l’un ni l’autre, et ils rachètent presque toujours cette absence d’ornemens par une cordialité et une obligeance sincères. Si je reviens sur cet éternel sujet des façons américaines, c’est seulement pour vous montrer à quel point l’égalité démocratique pénètre dans les manières d’un peuple. Peut-être aussi n’y insisté-je autant que par vanité nationale, la politesse étant, à vrai dire, le seul point du caractère français où nous gardions encore une incontestable supériorité. Les Américains bien élevés qui vont en France sont charmés de l’universelle courtoisie qui y règne. En Angleterre, la société se divise en deux classes, les insolens et les humbles : nous seuls avons le privilège d’être à la fois un peuple démocratique et un peuple poli. Tandis qu’en Angleterre l’homme riche ou titré répond man ou fellow à l’homme du peuple qui lui parle chapeau bas et courbé, tandis qu’en Amérique le dernier goujat vous traite comme un camarade, nous savons, nous autres, grands et petits, trouver dans nos manières la mesure de la convenance. Nous sommes, rendons-nous cet hommage à nous-mêmes, un des peuples les plus polis du monde ; nous n’avons pas assez de vertus pour en diminuer aucune.

Je vous parlais hier du succès probable de l’amendement constitutionnel : il me semble assuré aujourd’hui. Le parti démocrate obéit enfin aux événemens, et pour faire face au vent contraire, pour le ramener dans ses voiles, change décidément sa position. Le World, organe des copperheads, contenait l’autre jour un grand manifeste abolitioniste, où sans doute l’émancipation n’était pas glorifiée, mais où, ce qui revient au même, elle était acceptée comme une nécessité, presque comme un fait accompli. Les raisons qu’il en donne sont bien simples, et quelque peu impudentes dans leur gros bon sens. « Il est clair, dit-il, que jamais le parti démocrate ne pourra rallier le pays sur cette plate-forme et devenir une majorité. Il faut donc l’abandonner et nous en faire une nouvelle, où nous ferons entrer la planche de l’abolition. Libre à chacun de garder ses pensées intimes ; mais l’esclavage doit être rayé des opinions officielles du parti. »

Chez nous, on crierait à la palinodie et à la trahison ; on poserait en principe que les opinions doivent être sacrées comme une foi religieuse, et que. les partis ne doivent jamais changer une pierre à l’édifice immuable de leurs dogmes, — sauf à donner librement l’exemple des trahisons individuelles et à déserter soi-même le camp des

  1. « C’est un parfait gentleman, mais d’une politesse pénible. »