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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/127

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familier sans doute, la reconduit chez elle après le bal. Pour moi, je n’y connaissais personne et j’étais dans un désert. J’ai pourtant remarqué jusque-là, même sous la cravate blanche et l’habit noir, un reste de ces mœurs démocratiques qui semblent avoir passé dans le sang. Un inconnu vous interpelle et vous parle familièrement, vous demande un renseignement, vous prie de le présenter à miss une telle. Ceux qui me faisaient cette requête, il faut l’avouer, s’adressaient mal.

L’Amérique est le pays du sans-façon. Vous avez lu dans les récits de M. Ampère l’amusante anecdote du cocher qui demande où est l’homme qui a loué sa voiture, en s’intitulant lui-même le gentleman qui doit le conduire. Chaque jour passé en Amérique m’en fait admirer la justesse. Je débarque à New-York, dans le lieu civilisé par excellence, je monte en stage, je paie le conducteur ; il se retourne et crie : « Où est le bagage de cet homme ? » — A Pittsfield, je monte dans le traîneau de l’auberge, il gèle à pierre fendre, et je me blottis au fond du berlingot ; le cocher met le nez à la portière : « Où est donc cet homme ? » Je demande mes souliers à un petit ramoneur chargé du département des bottes cirées : celui-ci par amitié me passe son bras autour du cou et me frappe familièrement sur l’épaule. Un autre, à bord d’un steamer, jure après moi parce que je gêne son coup de balai. Même ici, dans les cars, vous voyez le conducteur causer sur un pied d’égalité parfaite avec ses pratiques. Une dame entre, le conducteur lui met la main sur l’épaule et la pousse en lui donnant dans le dos comme de grands coups de poing ; nous l’appelons « sir, » tandis que lui-même se dispense habituellement de cette formalité. Une fois, à Boston, un Français paisiblement assis dans l’omnibus sent une badine lui chatouiller les jambes et lui dire avec de petits coups : « Faites-moi place. » Le personnage qui se servait de cette langue peu cérémonieuse était là, debout devant lui, un homme bien vêtu, de bonne tournure, qui semblait n’avoir pas le sentiment de son insolence. Le chapeau d’un Américain est cloué sur sa tête : un bonjour banal, un universel shake-hands, quelquefois un signe de tête imperceptible, une brusque manière de prendre congé sans dire adieu, voilà les formes usuelles entre gens bien élevés, façons d’hommes qui n’ont pas de temps à perdre ni d’imagination à dépenser en complimens inutiles. Cette simplicité est vraiment bien commode, et ceux même qu’elle choque le plus en ont bientôt mis l’uniforme. J’ai peur que je n’aie un jour à rapprendre ma politesse française oubliée, ce dont d’ailleurs personne ne songe à s’offenser ici. Au contraire les Américains semblent gênés lorsqu’on use avec eux de formes trop recherchées. « Oh ! » disait un habitant de New-York d’un Anglais de bonne compagnie qui avait longtemps vécu dans les colonies espagnoles