Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/112

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


J’éprouvais la sensation d’un homme qui regarde par la serrure ou qui s’introduit par fraude dans un couvent de chartreux.

Au retour, j’ai essayé de questionner mon guide ; mais il savait peu de chose de ses voisins de Lebanon. Il n’a pas même pu me dire si les shakers avaient voté dans l’élection présidentielle, et pour qui, ni s’ils avaient payé de bonne grâce leur tribut à la conscription. J’en reste donc à mes impressions personnelles, qui sont en vérité toutes différentes de celles que j’attendais. A part les extravagances qu’ils ont renouvelées des premiers quakers, les trembleurs ne sont pas les fous burlesques dont on m’avait parlé : leur communauté n’est qu’un grand monastère ; eux-mêmes ne sont que les moines de la société américaine. On arrive avec l’intention de rire de leurs folies ; mais quand on a parlé à ces hommes doux et graves, quand on voit ces femmes pâles et abattues, quand on songe à ce qu’il faut d’obéissance et de vertus pour qu’une société puisse vivre et prospérer sous de pareilles lois, on respecte presque ces pieux insensés ; on voit qu’il s’agit d’une chose sérieuse, d’un besoin, ou, si l’on veut, d’une maladie et non d’une difformité grotesque de la nature humaine, et qu’à tout le moins le rire est déplacé. Peut-être cependant, si je leur avais vu faire leur gymnastique, ma gravité aurait-elle perdu l’équilibre.

Vous demandez sans doute le lieu précis où je me trouve ? Pittsfield est dans l’ouest du Massachusetts, près de la frontière de l’état de New-York. C’est une petite ville rurale, gaie, industrieuse, qui compte environ 10,000 habitans. La contrée qui l’environne, comme tout le Massachusetts en général, est un pays montueux, boisé, parsemé de lacs et de rivières, tout à fait pittoresque et alpestre sur un petit pied. J’ai traversé hier en chemin de fer de grandes étendues de forêts qui me rappelaient la Pensylvanie et l’Ohio. Le pays le plus peuplé est ici très clair-semé d’habitans, et les cantons sauvages du Massachusetts abondent en délicieuses retraites d’été. L’une d’elles, Lebanon-Springs, où jaillit une fontaine d’eau minérale, située sur la colline à deux milles du village shaker, dominant la vallée, en face des chaînes de montagnettes boisées des environs, reste riante même en hiver et sous le funèbre linceul blanc taché de noir qui ne quittera pas la terre jusqu’au printemps. Pour le moment, les bises du nord y sont glaciales, et quand un homme s’occupe à maintenir la vie dans son nez, ses mains et ses oreilles, il n’a guère souci d’admirer les étincelles qu’allume sur la neige le soleil d’hiver, ni le sombre contraste des evergreens sur le paysage décoloré.

Je vous avouerai en confidence que la déroute commence dans ma garde-robe. Cela m’avertit que la saison d’hiver avance et que la même armée ne peut pas faire deux campagnes sans renfort. Il