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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1040

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Elle dit son air du quatrième acte avec une vaillance à toute épreuve, et dans le beau duo du premier trouve l’accent, et même, à côté de Fraschini, enlève l’applaudissement. C’est du reste un spectacle charmant de voir en scène le fier vainqueur entourer de mille prévenances cette jeune fille, sa parente et son élève, presser ou ralentir les mouvemens, enfler ou diminuer le son pour qu’elle y trouve son avantage, et ramener toujours à elle, qui commence, ces salves de bravos qui, s’il les laissait faire, viendraient à lui.

Mais de qui parlons-nous là, Fraschini, la Vitali ? Le public des Italiens a bien autre folie en tête. Si vous voulez qu’on vous écoute, donnez-nous des nouvelles de la Patti. Elle est donc revenue, la mignonne idole, et les mandarins d’accourir en masse à la pagode ; génuflexions et pâmoisons, encensoirs, pluies de fleurs, le rite n’a point changé ! L’unique différence avec les années précédentes est que cette fois, à l’offrande, on paie double ; il faut bien que les fidèles subviennent aux frais du culte, et quand une divinité coûte à la fabrique trois mille francs par soir, la fabrique a raison de se faire indemniser par qui de droit. Dans un système d’exploitation, tout se tient. Usant ou abusant d’une situation que, plus encore peut-être que son talent, une fantaisie de la mode lui attribue, Mlle Patti trouve bon d’exiger du directeur des Italiens une somme en disproportion avec les recettes même extraordinaires du théâtre ; à son tour, le directeur, pour rétablir l’équilibre, augmente les prix. La combinaison, étant des plus simples, se justifie d’elle-même ; aussi ce que nous en disons n’est pas pour jeter aucun blâme sur une administration à tous les points de vue très méritante, encore moins serions-nous tenté de regretter cette manière de surtaxe imposée au dilettantisme : certains plaisirs, certains raffinemens ne sauraient être payés trop cher. Il importe qu’il y ait des concerts populaires comme il importe qu’en toutes choses le nécessaire soit à bon marché, que la foule puisse venir, moyennant une rétribution modique, entendre Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, et nourrir son esprit du pain des forts. Le reste après cela n’a guère qu’une utilité secondaire ; c’est affaire aux délicats de payer leur gourmandise et à ceux qui veulent qu’on leur serve du vin de Chypre dans le plus pur cristal de Bohême de ne pas ergoter sur l’addition.

Avouons pourtant qu’à ces sortes de pratiques exceptionnelles la dignité de l’artiste n’a rien à gagner, sans compter que tôt ou tard ce beau système ne saurait manquer d’amener la ruine du théâtre. Quelle troupe en effet résisterait aux mille froissemens d’amour-propre causés par de telles ivresses de personnalité ? Spéculer sur sa voix, sa jeunesse, son succès, en se disant : Tout cela n’a qu’un temps ! n’est point d’une grande artiste. Les Malibran placent plus haut leur idéal. Il est vrai que celles-là succombent à la peine, et mieux vaut vivre en se jouant que mourir en combattant. Des créations de la Patti, des ouvrages qu’elle aura suscités, je ne