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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1035

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classe si intéressante de jeunes artistes. Ce n’est certes pas la sympathie qui nous manque. Quand on nous dit : L’auteur de cet acte d’opéra-comique que vous venez d’entendre, ancien prix de Rome, en est réduit, faute de pouvoir faire représenter ses partitions, à racler du violon dans un orchestre de vaudeville après avoir couru le cachet toute la journée, nous en éprouvons un serrement de cœur, bien que notre émotion et nos regrets ne dépassent point la douleur que nous cause la vue d’un écrivain de savoir et de style usant ses veilles dans les traductions, ou d’un poète d’ordre supérieur gagnant à donner des leçons de grec et de latin le pauvre argent que ses beaux vers ne lui rapportent pas. Notre tort est de voir les choses telles qu’elles sont. Combien de ces navrantes infortunes seraient évitées si dans le principe on eût davantage tenu compte de la vocation ! Il semble que le Conservatoire mène à tout. Oui, si vous avez le génie d’un Boïeldieu, d’un Hérold, d’un Auber, l’invention instrumentale et l’âpre volonté d’un Berlioz, la studieuse application d’un Reber, la piquante ingéniosité d’un Ambroise Thomas, d’un Victor Massé, la mémoire et l’habileté d’un Gounod ; mais pour quelques individualités de ce genre, dont trois ou quatre pendant une vie d’homme vont occuper la scène, que de déclassés, de parasites ! Illusions de la syntaxe, vanité des prix d’honneur ! ils obsèdent les librettistes, harcellent les directeurs. Enfin de tant de sollicitations, de démarches, d’efforts, un acte résulte, un acte gros de toute la science du passé, de toutes les presciences de l’avenir. Cela se joue dix ou quinze fois en manière de lever de rideau, la critique encourage, applaudit, et le théâtre, estimant avoir assez fait pour l’acquit de sa conscience, passe à d’autres combinaisons en disant : « Fort bien ! mais n’y revenez plus ! » Encore un homme à la mer ! un juste précipité du paradis de l’art dans les carrières du métier, et malheureusement sans que l’exemple profite à personne, car nous ne serions pas des hommes, si l’expérience du voisin nous rendait plus sages. J’en ai vu cependant qui prenaient l’aventure en patience, et d’évêques, ou du moins d’aspirans évêques, se résignaient à devenir d’excellent meuniers, faisant bien leurs affaires ; mais ceux-là forment l’exception. Les plus nombreux restent voués à l’amertume, aux sourdes colères, aux récriminations impuissantes, et continuent jusqu’à la fin à donner de la tête contre ce mur de l’enfer dantesque qui, après s’être entr’ouvert une fois sur l’illusoire invocation du prix de Rome, s’est inexorablement refermé devant eux, et qu’il leur eût mieux valu n’avoir jamais franchi.

Que tout, ceci pourtant ne nous empêche pas de rendre justice à la nouvelle combinaison que le Théâtre-Lyrique vient de mettre à l’essai avec honneur. Sans rien préjuger d’un tel système de concours, sans crier d’avance par-dessus les toits les mirifiques résultats qui nécessairement se vont produire, commençons toujours par approuver. Il importe de montrer aux jeunes gens que l’état s’occupe d’eux, et que, loin de leur vouloir fermer la carrière, on s’attache à leur en élargir les ouvertures. En ce sens, la mesure sera profitable, elle aura aussi cet avantage immense de