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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1004

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le chemin de Padilla, l’autre à droite par celui de Croy, balayant ces deux parcours pour se donner la main au rancho de la Puerta. Guemès et Padilla étaient vides ; Croy était en pleine insurrection, et toutes les cases en étaient abandonnées. La maison des rentes publiques avait même été démolie et pillée par le chef Ingenio Abalos. L’alcade récemment installé, fait prisonnier par les guérillas, avait pu s’échapper dans la broussaille, où il avait été poursuivi à coups de fusil. On dut bien se garder pendant la nuit passée à Croy. Un guérilla de mine repoussante fut fait prisonnier. Résigné d’avance au sort qui l’attendait, il s’accroupit auprès du feu du bivouac, et pendant que le chef de contre-guérillas, assisté de l’alcade de Croy, qui nous avait ralliés, et d’une cour martiale, lui faisait subir un dernier interrogatoire, le Mexicain lui demanda cavalièrement une cigarette. Sur son propre aveu, il fut reconnu coupable d’espionnage et de rapines. Le cœur se serrait de voir à la lueur rougeâtre du foyer ce bandit, intelligent d’ailleurs, assis tranquillement et savourant cette dernière fumée de tabac. Quand il eut achevé sa cigarette, toujours impassible, il se leva en proférant le mot sacramentel : A la disposicion de Vd, señor (à votre disposition) ; c’est ainsi qu’il s’en alla dans l’autre monde. L’alcade nous apprit à son tour qu’une femme galante, la maîtresse d’Ingenio Abalos, connue sous le nom de Pepita, partageait ses loisirs entre les Français à Vittoria et les chefs de guérillas à Croy, où elle avait sa demeure, que sa maison était le rendez-vous des orgies et des conciliabules où elle nous trahissait, que le soir même, une heure avant notre apparition à Croy, elle y était entrée à l’improviste, éventant notre marche près de la bande réunie dans une partie de monte. Il ajoutait que les guérillas, après s’être concertés devant elle à voix basse, s’étaient lancés en toute hâte sur la route de la Puerta, où nous devions passer de nuit, pour nous y dresser une forte embuscade.

Après perquisitions faites, la charmante espionne fut trouvée cachée sous un tonneau, au fond d’un faux grenier de sa maison. Le sol de la case était encore jonché de cartes, de verres et de robes fanées. La Mexicaine refusa, malgré nos prières, de donner des renseignemens sur la nature et la position de l’embuscade. Alors une corde à nœud coulant fut attachée à la poutre du toit, une montre fut placée en évidence sur la table, et la prisonnière fut prévenue que, si elle n’avait pas parlé au bout de cinq minutes, elle allait être pendue : elle resta muette. De temps à autre, prête à s’élancer comme une panthère, les yeux fixes et ardens, elle observait les revolvers passés à la ceinture des Français ; la cinquième minute était expirée que la femme n’avait pas encore rompu le silence. La