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tous ses effets. On se tromperait, si, parvenu à l’époque de la prédication de Jésus, on croyait avoir atteint les commencemens des dogmes et des rites chrétiens : les uns et les autres remontent beaucoup plus haut ; mais c’est seulement au temps de Jésus que l’équilibre entre les besoins anciens et les besoins nouveaux s’est trouvé rompu, et que le Christ, par sa vie et par sa mort, a consommé une œuvre qui se préparait de longue main. Les hommes ne voient une révolution que quand elle éclate ; mais la science étudie la marche des actions lentes dont les effets accumulés amènent enfin les révolutions. Les chrétiens des premiers siècles avaient de leurs dogmes et de leurs symboles un sentiment plein d’enthousiasme ; peu à peu les uns et les autres se développèrent, et le sentiment perdit de son énergie en se divisant. Aujourd’hui le sens des rites chrétiens n’est presque plus connu de personne, pas même des prêtres qui les exécutent et les conservent ; leur origine est généralement ignorée. Quant au dogme, quoique formé de ce qu’il y a de plus pur et de plus humain dans la métaphysique des siècles passés, il a vu se séparer de lui la philosophie laïque. Celle-ci, concentrée dans l’étude de la pensée humaine et admettant sans le démontrer un dogme de la création aussi absolu que celui des Juifs et des musulmans, n’a plus le sens de la doctrine orthodoxe de la création s’opérant par les personnes divines. En attribuant la création de l’univers à un Être absolu qui n’admet sous aucune forme la multiplicité dans son essence, elle pose en fait un miracle plus incompréhensible que celui des chrétiens. Il en résulte que le christianisme subit dans son dogme et dans son culte une de ces crises auxquelles sont soumises toutes les religions quand un système philosophique vient à les traverser. C’est la tendance sémitique, concentrée dans la philosophie, qui a produit cette rupture, car la tendance aryenne, dans la science comme dans la religion, a toujours penché vers la théorie de l’émanation divine.

La double influence sous laquelle est né et a grandi le christianisme en rend l’étude beaucoup plus difficile que celle des deux religions sémitiques. L’élément aryen qu’il renferme n’est facile à dégager ni dans les temps modernes, où il procède directement de l’esprit des peuples européens, si opposé à celui des sémites, ni dans les premiers siècles, où il a pu naître et se fortifier sous l’action des idées et des usages de l’Orient. La séparation de ces deux élémens de la doctrine n’a pu commencer à s’opérer qu’après la découverte des livres indiens, lorsqu’il a été possible d’entrevoir les relations de l’Orient avec le monde gréco-latin et de pénétrer les origines de la mythologie. Il y a dans le christianisme une partie symbolique très importante qui sans cette découverte fût demeurée à jamais inexplicable, car la doctrine hébraïque d’où dérive l’autre partie