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causes variées. Quand la somme des idées nouvelles surpasse celle qui constituait la croyance publique, l’équilibre se rompt ; celle-ci cède la place, et peu à peu disparaît. Il ne faut pas croire que le paganisme ait été promptement remplacé par la religion du Christ. Celle-ci était déjà montée sur le trône impérial depuis plus de deux cents ans, que l’on sacrifiait encore aux dieux dans plusieurs temples de la Grèce, et nous-même avons constaté dans ce pays que beaucoup de saints ou de personnages chrétiens n’ont succédé aux dieux d’autrefois que parce qu’ils portaient un nom pareil, ou pouvaient être l’objet d’un culte analogue. Des traces nombreuses des anciens cultes existent encore au sein du christianisme, qui n’a jamais pu les effacer entièrement. Tous les faits recueillis dans ces dernières années, soit en Allemagne, soit en France, prouvent que les religions ne font pas table rase quand elles se succèdent l’une à l’autre, mais qu’elles se pénètrent en quelque sorte comme les deux formes successives d’un insecte qui se métamorphose, la forme nouvelle se substituant par degrés à l’ancienne et ne s’en débarrassant tout à fait qu’avec le temps.

Ces lois générales, que tous les hommes de science admettent aujourd’hui, ont pour l’étude cette conséquence, que plus une religion est moderne et universelle, plus sont nombreux les élémens qu’elle a réunis et qu’elle renferme dans son sein ; en d’autres termes, plus sont diverses ses origines. Un ignorant ou un esprit timoré peut seul s’imaginer que le christianisme tire exclusivement son origine de la Judée, car non-seulement la doctrine chrétienne n’est pas tout entière dans la Bible, comme le pensent volontiers certains Israélites, mais dans sa marche elle a beaucoup emprunté aux idées grecques et latines, et plus tard à celles qui avaient cours au moyen âge dans la société féodale. Si du dogme on passe au rite, on voit, que la majeure partie de ses élémens ont une source orientale et une signification symbolique par laquelle il se rapproche des cultes indiens ; mais si l’on remonte au-delà du christianisme et de la religion du Bouddha, on voit les grandes religions vivre isolées les unes des autres, ou ne se pénétrer réciproquement que dans quelques-unes de leurs parties. Enfin, quand on est parvenu aux plus anciens monumens sacrés que nous possédions, si l’on y ajoute encore les faits antérieurs les mieux établis par la philologie comparée, on voit apparaître les religions primitives tout à fait indépendantes, comme les faces humaines chez qui elles ont été en vigueur.

Beaucoup de chrétiens supposent que toutes les religions de la terre procèdent d’une révélation primordiale, dont elles ne sont guère que des corruptions diverses. Ce n’est pas là sans doute un