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ordinaire, et qui, poussant beaucoup d’hommes vers la recherche d’une pureté morale presque impossible, a peuplé de couvens (vihâra) une portion de l’Asie, et nous montre aujourd’hui des villes populeuses entièrement composées de monastères.

Le brahmanisme est loin d’avoir donné à l’institution morale la même universalité que le bouddhisme. Nous voyons, il est vrai, dans un temps déjà ancien, la conduite des hommes préoccuper les brahmanes qui ont rédigé les lois de Manou ; mais ce livre, qui est le code des brahmanes, a bien plutôt pour objet de fixer les bases de la constitution sociale et de l’organisation politique de l’Inde que de conduire tous les hommes, sans distinction de castes et de races, dans la voie de la vertu. La loi de Manou exige bien peu en cela des hommes de condition inférieure : elle est plus sévère pour les seigneurs de caste royale ; elle n’impose la pureté morale et la perfection qu’aux hommes et aux femmes de la caste sacerdotale. D’autre part, la métaphysique occupe une place importante dans les lois de Manou ; elle en remplit presque à elle seule le premier et le dernier livre. Il y a plus de théorie dans ce seul ouvrage sanscrit que dans toute la littérature bouddhique.

Remontez plus haut dans le passé. Le Vêda précède le brahmanisme, et lui sert de point d’appui. Or la morale est totalement étrangère aux hymnes du Vêda. C’est donc dans l’intervalle compris entre cette période védique, longue de plusieurs siècles, et l’établissement de la constitution brahmanique, que les Aryas du sud-est ont commencé à tirer de leurs doctrines les conséquences morales dont elles contenaient le germe. Le brahmanisme, venu plus tard, a fécondé ces données primitives et formulé en quelque sorte les premières pratiques, mais sans perdre jamais de vue la diversité des castes, des aptitudes et des fonctions. Ce fut seulement au VIe siècle avant Jésus-Christ que les prédications bouddhiques donnèrent à la morale pratique le caractère universel qui lui convient, et en firent la loi commune de tous les hommes.

Pendant que ces faits s’accomplissaient en Orient, les anciens peuples de race aryenne, Grecs, Latins, Germains, n’étaient pas encore sortis de la période védique, et ne subissaient pas les mêmes révolutions morales que ceux de l’Inde. Lorsque nous cherchons aujourd’hui à distinguer la partie morale des religions appelées païennes, nous sommes étonnés d’aboutir à une négation. Il est certain que chez les Grecs ce ne fut pas l’enseignement religieux qui donna aux hommes la règle de la vie et leur fit connaître la vertu, ce furent les philosophes, et leur biographie, telle que Diogène de Laërte nous la fait connaître, prouve qu’une partie notable de la philosophie grecque, la morale surtout, procédait de l’Orient, où