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Qu’on les vante comme une excitation à certains devoirs, comme un préservatif contre certains troubles de la raison ; qu’on ne dise pas qu’elles arrachent une seule des épines de la couronne de l’humanité. Qu’y a-t-il de plus triste que la théorie de la vie humaine considérée comme le châtiment d’un crime inexpiable en lui-même ?

J’ai dit que je parlais pour les esprits méthodiques et sévères, car pour d’autres, qui ont le droit de s’estimer autant, l’imagination ajoute à ces vérités une foule d’idées accessoires qui les parent, qui les transforment, qui détournent l’attention sur des détails, qui substituent aux émotions vraies des émotions de convention. On répète à des mères désolées qu’après tout la sainte Vierge a souffert comme elles, souffert plus qu’elles, et l’on dit que cette réflexion donné du soulagement. Il faut le croire du moins, tant on la prodigue avec confiance aux plus désespérées des femmes ! Et cependant la foi même ne leur dit-elle pas que Marie, avertie par les anges, mise ainsi dans le secret de la mission et de la nature du Christ, exempte du péché et des misères qu’il traîne à sa suite, était préservée par tant de privilèges incomparables des plus cruels déchiremens d’une maternité commune, et que son épreuve, soutenue pendant le peu d’heures quelle dura, par des espérances miraculeuses, fut absorbée dans la joie triomphante de la résurrection ? Est-ce un sort à mettre en parallèle, dites-le-moi, avec l’abattement misérable de la mère consternée qui pleure de longues années sur le tombeau muet de son premier-né, et n’entrevoit, au terme d’une vie d’oppression, qu’une réunion dans les conditions incertaines d’un avenir inconnu ? Et lorsque enfin ce que nous enseigne la foi catholique admettrait pour la mère de Dieu la supposition d’une douleur misérablement humaine, quelle consolation trouver là ? Que gagnerait-on à penser que telle est l’horreur de notre destinée que celle qui fut bénie entre toutes les femmes a été réservée aux plus cruelles tortures que le cœur puisse ressentir ? Souffrira-t-on moins parce qu’elle a plus souffert, et la loi qui nous écrase en sera-t-elle moins inexorable ?

Ce pauvre Adolphe Monod disait aussi : « Le fils de Dieu a souffert ce qu’aucun homme ne peut concevoir de souffrances. » Il le répète sans cesse dans ses suprema verba, et il fouve du soutien dans cette pensée. Qui pouvait lui donner une persuasion que ne justifient certainement pas la foi ni la raison ? Du moment que le Christ est le messie, vrai homme, mais vrai Dieu, l’homme même en lui savait qu’il était Dieu, l’homme était au-dessus du péché et des infirmités qui en sont la conséquence et la peine. Ce serait ramener la rédemption à un sacrifice tout humain, ce serait une sorte de