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m’ont appris beaucoup, excepté ce qu’ils voulaient m’apprendre, à être moins malheureux. Nous nous sommes, eux et moi, beaucoup agités, nous avons beaucoup tourné sur nous-mêmes ; nous n’avons point fait un pas en avant. Les philosophes commencent par rabattre tant qu’ils peuvent de nos plaintes. S’ils ne disent pas tous que la douleur n’est pas un mal, ils ont tous pris des stoïciens cette hardiesse de nier, autant qu’ils peuvent, ce qui ne saurait être nié, car la raison ne saurait rien contester à la sensibilité, et, n’osant supprimer la difficulté, ils l’ont du moins atténuée de toutes leurs forces, réduisant les maux à un petit nombre dont on peut presque avoir raison par la raison. Le vicaire savoyard, qui cependant n’était pas tout intelligence et qui savait ce que c’est que sentir (qui jamais en a su mieux donner la preuve ?), rencontrant la douleur sur sa route et voulant en absoudre la Providence, a soin de la confondre avec l’adversité, et triomphe aisément, en invoquant l’orgueil, la dignité ou la modération du sage, des revers de la vanité et de l’ambition. Il y a tout un arsenal de lieux communs infailliblement vainqueurs à l’usage de ceux qui sont tombés des grandeurs du monde, et comme c’est là un malheur assez rare, le malheur d’une petite oligarchie, le commun des lecteurs en prend légèrement son parti et ne demande pas mieux que de croire qu’il endurerait avec un facile héroïsme la privation de ce qu’il n’a jamais ni possédé, ni convoité. Les maîtres d’école n’ont pas de peine à imaginer que Denys s’accommodait fort bien d’être maître d’école à Corinthe, et du sein de notre vie bourgeoise nous sommes enclins à trouver Caton très absurde de s’être déchiré les entrailles pour avoir vu César vainqueur à Pharsale.

Ainsi surtout devaient penser les contemporains de Rousseau ; mais il s’est passé depuis certains événemens qui ont dû nous apprendre que la chose publique peut faire de vrais malheureux. Il y a des chagrins d’état. Les maux les plus cruels, je l’avoue, ne viennent pas de la politique. Cependant souvenons-nous. — Vous êtes, je le suppose, en 93 : j’admets qu’aucune des rigueurs du temps ne vous ait atteint, vous ni les vôtres ; mais vous ne pouvez sortir dans les rues de Paris sans entendre crier de sanguinaires arrêts, sans rencontrer le sinistre tombereau, et l’on ne voudra pas que vous viviez dans la honte et dans la douleur ! On vous donnera des conseils d’insouciance philosophique. « Lisez de bons livres, vous dira-t-on, cela vous fera réfléchir, et la réflexion consolait Montesquieu de tout ; ou bien allez à Meudon et herborisez sur le coteau : la botanique faisait grand bien à Jean-Jacques. »

Vous avez suivi avec un intérêt patriotique les guerres de la révolution. La gloire de nos armées, le grand nom de la France vous