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a trop d’inconnus. La science ne disposera probablement jamais de moyens d’expérience assez puissans, assez délicats, pour rendre compte même d’un tempérament physique. À plus forte raison, la part de l’hypothèse dans cette recherche des sources de nos aptitudes intellectuelles est-elle trop grande pour qu’on puisse prétendre à tirer de là les lois de la critique et de l’histoire littéraire ? Oui, la contrée, la race, la famille, la constitution, la santé, et bien d’autres accidens encore qui ne dépendent pas davantage de notre volonté, l’éducation, les traditions, la religion, les mœurs, les événemens politiques, sont autant de causes positives qui donnent au talent son genre, sa direction, qui même le font naître, sans le créer pourtant ; mais l’étude de ces causes nous mettra-t-elle jamais en mesure de prévoir leurs effets ? Il y a toujours dans la nature d’un homme, et surtout d’un homme distingué, quelque chose d’imprévu, d’inconnu, d’inexplicable, qui se dérobe à l’analyse, et dont rien ne nous rend raison. Il y a un trait caractéristique, un accent, un don, et toutes les circonstances appréciables se reproduiraient ensemble dans mille cas différens qu’elles ne donneraient pas deux fois naissance à un développement identique des facultés générales de l’esprit humain. Il n’y a point de supériorité sans originalité, et même les imitateurs habiles font autre chose que d’exactes copies. Le talent est individuel, et c’est ce qu’il a de mieux.

Aussi, malgré les vives lumières et les observations nombreuses que nous devons à la critique depuis qu’elle unit à l’étude des individus l’étude des milieux, tout écrivain de mérite demeure un problème qui ne peut être résolu par des vues à priori. Sa vie même, ne pouvant être connue qu’après coup, n’explique ni toute sa pensée, ni tout son talent. Il est par lui-même, et, comme Horace y aspirait dans un autre sens, il se subordonne les choses au lieu de se subordonner aux choses ; il s’élève au-dessus des hasards de sa naissance et de sa destinée. Il a en lui une puissance propre dont la source, bien qu’elle existe dans la nature universelle, est tellement cachée que j’aime mieux l’appeler d’un de ces noms mystérieux que les anciens préféraient pour désigner ce qu’ils ne pouvaient expliquer. Ces noms de souffle divin, de feu sacré, d’inspiration secrète, traduisent symboliquement ce qu’on ne peut expliquer autrement, un principe mystérieux dont on avoue qu’on ne sait ce qu’il est ni d’où il vient. Quand la sculpture ou la peinture met une flamme sur le front du génie, elle nous marque par une image vive et brillante qu’il y a dans cette tête quelque chose d’inconnu et dont nous ne voyons que la lumière.