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enflé, une sorte d’Hercule Farnèse enlaidi ; il porte un de ces vieux casques à mentonnière qu’on ne voit plus que dans la ferraille classique. La basse et Azucena le valent. Les costumes sont surannés : ils entendent le moyen âge comme nous l’entendions sous l’empire ; voyez dans les auberges de province les troubadours sur les pendules, La Titiens seule est passablement habillée. — Ils ont tous chanté faux, et l’attitude du public était amusante. À la moindre note douteuse, c’étaient des sifflets, des piaulemens, des chants de coq, toute une rumeur ; puis un instant après, si le reste de l’air avait été bien enlevé, des applaudissemens à tout rompre. Quelques hommes du parterre chantaient les airs, même les parties de l’orchestre, à demi-voix et très juste. À la porte, les gens du peuple faisaient de même. Pareillement les chanteuses ambulantes dans les rues ont la voix aigre, mais ne font pas de fausses notes. Ils sont vraiment musiciens, ils comprennent les nuances, les réussites, les fautes en musique, comme à Paris nous comprenons les finesses du comique et de la plaisanterie.

La première danseuse est la signora Legrain, une Française, et le ballet est encore plus laid qu’à Paris : ce sont les mêmes tortillemens, la même agilité et la même agitation d’araignées grêles. Tout ce qui chez nous soutient le ballet manque ici : ni goût, ni élégance, ni fraîcheur ; au moins nous avons des décors qui valent des tableaux, des costumes qui charmeraient un poète, des armures qui occuperaient un antiquaire. Certainement notre centralisation, qui nous fait tant de mal, nous donne toutes nos choses supérieures, l’opéra, la littérature, la conversation et la cuisine.

A San-Carlino.

On y joue ce soir les Ménechmes arrangés à la napolitaine. Dans toute l’Italie, ils traduisent des pièces françaises, mais ici le remaniement est une invention ; les types, les mœurs, le dialogue, la langue, sont propres à Naples et populaires. Le théâtre l’est tout à fait, c’est une espèce de cave ; la foule des grisettes, des ouvriers, des petits marchands en veste de vieux velours, en casquette, s’y serre et s’y entasse. Les acteurs jouent fort bien, ils ont beaucoup de naturel et une grande habitude des planches, ce qui n’est pas étonnant : ils jouent la même pièce deux fois par jour, à midi et le soir. Plusieurs scènes sont excellentes, entre autres celle du jeune homme amoureux qui est renvoyé par sa maîtresse : point d’amour-propre, mais une vraie douleur désespérée qui éclate en mouvemens d’indignation, en supplications passionnées ; un Français mettrait ici de la dignité piquée. Presque tous sont des mimes admirables, surtout le cabaretier et sa femme. Le visage se contracte