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emmanché, d’un arrière-bras plein, comme nous parlons aujourd’hui d’un visage expressif et d’un pantalon bien coupé.

Deux statuettes de bronze au milieu de toutes ces peintures sont des chefs-d’œuvre. L’une, qu’on appelle Narcisse, est un jeune pâtre nu, qui porte une peau de chèvre sur une épaule ; on dirait un Alcibiade, tant la tête penchée et le sourire sont ironiques et aristocratiques ; les pieds sont chaussés d’une cnémide, et la belle poitrine, ni trop maigre ni trop grasse, ondule tout unie jusqu’aux hanches. Tels sont les jeunes gens de Platon élevés dans les gymnases, ce Charmide, un jeune homme des premières familles, que ses compagnons suivaient à la trace, tant il était beau et ressemblait à un dieu. — L’autre statuette est un satyre, plus viril, nu aussi, et qui danse la tête levée en l’air avec un élan de gaîté incomparable. À côté de ces gens-là, on peut dire que personne n’a compris et senti le corps humain. C’est que cette intelligence et ce sentiment étaient nourris par tout l’ensemble des mœurs environnantes. Il a fallu des conditions particulières pour qu’on prît comme idéal l’homme nu, content de vivre, à qui ne manque pourtant aucune des grandes parties de la pensée. À cause de cela, le centre de l’art grec n’est pas la peinture, mais la sculpture.

Il y a encore une autre raison, c’est qu’alors on pouvait poser. Prendre une attitude est aujourd’hui un travail et un acte de vanité ; autrefois point. Le Grec qui était de loisir et s’appuyait sur une colonne de la palestre pour regarder des jeunes gens ou écouter un philosophe se posait bien, d’abord parce qu’il avait acquis le plein usage de ses membres, et ensuite par fierté aristocratique. La belle prestance, l’apparence noble et sérieuse dont parlent les philosophes, sont essentielles dans une société noble, parmi des hommes qui ont des esclaves, qui font la guerre et discutent les lois ; ils n’ont pas besoin de les chercher, elles ont leur source naturelle et continue dans la conscience que l’homme a de son importance et de son courage, de son indépendance et de sa dignité. Voyez aujourd’hui la belle tenue des jeunes lords intelligens d’Angleterre, des gens bien élevés dans les grandes familles françaises ; mais le monde fait le jeune Anglais trop raide, et le jeune Français trop abandonné : alors il faisait l’adolescent dispos et calme. On a quelque idée de cette aisance lorsqu’on voit Platon opposer aux tracas de l’homme d’affaires, à ses ruses, à ses criailleries, à toutes ses habitudes d’esclave, le laisser-aller de l’homme libre qui discute sans se presser, et seulement sur des questions générales, qui quitte ou reprend le raisonnement selon sa commodité, « qui sait relever son vêtement d’une façon décente, et qui, d’un tact sûr, ordonnant l’harmonie des discours philosophiques, célèbre la véritable vie des dieux et des hommes heureux. »