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d’indigènes ? C’est le nord qui a importé le besoin de bien-être, les habits collans, les hautes maisons, l’industrie savante. Si l’homme suivait sa nature, il vivrait ici comme les anciens, à demi nu ou drapé dans un linge. L’ancienne civilisation naissait tout entière du climat et d’une race appropriée au climat, c’est pourquoi elle avait l’harmonie et la beauté.

Le théâtre est sur le sommet d’une colline ; les gradins sont en marbre de Paros ; en face est la mer avec le Vésuve rayonnant de blancheur matinale. Pour toit, il y avait un voile, et encore ce voile manquait souvent. Comparez cela à nos théâtres nocturnes, éclairés au gaz, remplis d’air méphitique, où l’on s’entasse dans des boîtes coloriées, dans des rangs de cages suspendues, et vous sentirez la différence qui sépare la vie gymnastique, naturelle, du corps athlétique et la vie artificielle, compliquée, de l’habit noir. Même impression dans l’amphithéâtre, grandiose et ouvert au soleil ; mais ici est la tache du monde ancien, la sanglante empreinte romaine. Même impression dans les bains : sur la corniche rouge du frigidarium, de petits amours d’une légèreté charmante bondissent à cheval ou conduisent des chars. Rien de plus agréable à l’œil et de mieux entendu que le séchoir avec sa voûte pleine de figurines en relief et de médaillons ornés, avec sa file d’Hercules qui, rangés contre le mur, soutiennent de leurs vigoureuses épaules tout l’entablement. Toutes ces formes vivent et sont saines, rien n’est exagéré ni surchargé. Quel contraste, si l’on regarde des bains modernes, leurs fades nudités postiches, leurs figures sentimentales et voluptueuses ! C’est que le bain aujourd’hui n’est qu’un nettoyage ; alors c’était un plaisir et une institution gymnastique. On y employait plusieurs heures de la journée ; les muscles y devenaient souples et la peau brillante ; l’homme y savourait la volupté animale qui pénètre la chair, tour à tour resserrée, puis amollie. Il ne vivait pas seulement de la tête comme aujourd’hui, mais de tout le corps.

On redescend et l’on sort de la ville par la voie des Tombeaux : ces tombeaux sont presque entiers ; rien de plus noble que leurs formes, rien de plus sérieux sans être lugubre. La mort n’était point troublée alors par la superstition ascétique, par l’idée de l’enfer : dans la pensée des anciens, elle était un des offices de l’homme, un simple terme de la vie, chose grave et non hideuse, qu’on envisageait en face sans le frissonnement d’Hamlet. On avait dans sa maison les cendres ou les images de ses ancêtres ; on les saluait en entrant, les vivans restaient en commerce avec eux ; à l’entrée de la ville, leurs tombeaux, rangés des deux côtés de la voie, semblaient une première cité, celle des fondateurs. Hippias, dans un dialogue de Platon, dit que « ce qu’il y a de plus beau pour un homme, c’est d’être riche, bien portant, honoré par les Grecs, de parvenir à la