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courent au grand trot. Les chars apportaient le blé, l’huile, les provisions ; beaucoup de transports se faisaient à bras et par des esclaves, les riches allaient en litière. Le bien-être était moindre et différent. Un trait saillant de la civilisation antique, c’est le manque d’industrie. On n’avait point les provisions, les ustensiles, les tissus, tout ce que les machines et le travail libre fabriquent aujourd’hui en quantités énormes, pour tout le monde et à bon marché. C’était l’esclave qui tournait la meule, l’homme s’était appliqué au beau, non à l’utile ; ne produisant guère, il ne pouvait guère consommer. La vie était forcément simple, et les philosophes comme les législateurs le savaient bien ; s’ils prescrivaient l’abstinence, ce n’était pas par pédanterie ; le luxe était visiblement incompatible avec la société telle qu’elle était. Quelques milliers d’hommes braves et fiers, qui vivent sobrement, qui ont une demi-chemise et un manteau, qui se complaisent à voir sur leur colline un groupe de beaux temples et de statues, qui causent d’affaires publiques, passent leur journée aux gymnases, au forum, aux bains, au théâtre, se lavent, se frottent d’huile, sont contens de la vie présente : voilà la cité antique. Si leurs besoins et leurs raffinemens croissent à l’excès, l’esclave, qui n’a que ses bras, ne peut plus y suffire. Pour établir une grande organisation compliquée comme nos sociétés modernes, par exemple une monarchie modérée, égalitaire et protectrice, où chacun se propose comme but la tranquillité et l’acquisition du bien-être, le fondement manque ; quand Rome voulut en faire une, les cités furent écrasées, les esclaves usés disparurent, le ressort de l’action fut brisé, et tout périt.

Cela devient plus clair encore sitôt qu’on entre dans les maisons, celles de Cornélius Rufus, de Marcus Lucretius, dans la Casa-Nuova, dans la maison de Salluste. Elles sont petites, et les salles encore plus petites. Elles sont faites pour prendre le frais, pour dormir ; l’homme passait la journée ailleurs, au forum, aux bains, au théâtre. La vie privée, si importante pour nous, était fort réduite ; l’essentiel était la vie publique. Il n’y a point de traces de cheminées, et très certainement on n’avait que peu de meubles. Les murs sont peints de couleurs noirâtres et rougeâtres opposées, ce qui est doux dans la demi-obscurité ; partout des arabesques d’une légèreté charmante, Neptune et Apollon bâtissant les murs de Troie, un triomphe d’Hercule, de petits amours fins, des danseuses qui semblent voler à travers l’air, deux jeunes filles appuyées contre une colonne, Ariadne trouvée par Bacchus ; ces jeunes corps sont si franchement jeunes et forts ! Parfois le panneau ne renferme qu’une délicate bordure sinueuse, avec un griffon au centre. Ces sujets ne sont qu’indiqués, ces peintures correspondent à nos papiers peints ;