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semble attendre l’action et l’expansion, mais qui en attendant ne se prodigue pas, demeure immobile.

Tout ce chemin et ce paysage jusqu’à Naples doivent être bien beaux, mais par un ciel clair et en été : quantité de montagnes nobles et variées, point énormes et cependant grandes, demi-boisées, parfois une ville blanche et grise qui couvre une colline entière, ronde comme une ruche d’abeilles… Mais la pluie et le brouillard confondent les formes, l’hiver salit tout : il n’y a point de verdure ; les feuillages, secs et roussis, pendent aux arbres comme un vieux vêtement, les torrens bourbeux défoncent la terre. C’est un cadavre au lieu d’une belle fille florissante.

Naples.

C’est un autre climat, un autre ciel, presque un autre monde. Ce matin, en approchant du port, quand l’espace s’est élargi et que l’horizon s’est découvert, je n’ai plus vu tout d’un coup que des blancheurs et des splendeurs. Dans le lointain, sous la brume qui couvrait la mer, les montagnes s’étageaient et s’allongeaient, lumineuses et satinées comme des nuages. La mer s’avançait à grandes ondes blanchissantes, et le soleil, versant son fleuve de flammes, faisait comme une traînée de métal fondu jusqu’à la plage.

J’ai passé une demi-journée sur la Villa-Reale ; c’est une promenade plantée de chênes-lièges et d’arbustes toujours verts, et qui longe la côte. Quelques jeunes arbres, transpercés de lumière, ouvrent leurs petites feuilles tendres et épanouissent déjà leurs fleurettes jaunes. Des statues, de beaux jeunes gens nus, Europe sur le taureau, penchent leurs corps de marbre blanc entre le vert léger des plantes. Des flaques de clarté viennent s’étaler sur les gazons, des herbes grimpantes s’entrelacent autour des colonnes ; çà et là éclate la pourpre vive des fleurs nouvelles, et les calices délicats, veloutés, tremblent sous la brise tiède qui arrive entre les troncs des chênes. Ici l’air et la mer sont bienfaisans ; quel contraste, si l’on se rappelle les côtes de l’Océan, nos falaises de Normandie et de Gascogne, battues par les vents, flagellées par la pluie, où les arbres rabougris se cachent dans les creux, où les ajoncs, le gazon rasé, se collent misérablement contre les pentes ! Ici le voisinage des flots nourrit les plantes ; on sent la fraîcheur et la douceur du souffle qui vient les caresser et les ouvrir. On s’oublie, on écoute le petit bruit des feuilles qui chuchotent, on regarde leurs ombres qui remuent sur le sable. Cependant, à six pas, la mer roule avec un bourdonnement profond à mesure que ses nappes écumeuses viennent s’amincir et s’arrondir sur le sable. La brume s’évapore sous le soleil. Entre les feuillages, on aperçoit le Vésuve et ses voisins, toute la chaîne des monts qui se dégagent. Ils sont d’un violet pâle,