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de la conscience devant le juste juge, l’enthousiasme lyrique et viril de l’Hébreu devant la face du Dieu foudroyant, l’épanouissement du libre génie grec devant la beauté naturelle et heureuse, tous ces sentimens leur manquaient. Ils faisaient maigre le vendredi et peignaient un saint pour obtenir ses bons offices. Michel-Ange, en manière de récompense, reçut du pape je ne sais combien d’indulgences à la condition de faire à cheval le tour des sept basiliques de Rome. Ils avaient de fortes passions, une énergie intacte, ils ont atteint la grandeur parce qu’ils sortaient d’une grande époque ; mais le vrai sentiment religieux, ils ne l’ont point eu. Ils ont renouvelé l’ancien paganisme, mais une seconde pousse ne vaut jamais la première. La petite superstition, la dévotion étroite sont venues vite déformer et affadir la puissante inspiration primitive. On n’a qu’à regarder la décoration intérieure pour voir vers quels vices ils penchent. Bernin a infesté l’église de statues maniérées qui se déhanchent et font des grâces. Tous ses géans sculptés qui se démènent avec des visages et des habits demi-modernes, et qui pourtant veulent être antiques, font le plus piteux effet. On se dit en voyant cette procession de portefaix célestes : « Beau bras, bien levé. Mon brave moine, tu tends vigoureusement la cuisse. Ma bonne femme, ta robe flotte convenablement, sois contente. Mes petits anges, vous vous enlevez aussi lestement que sur l’escarpolette. Mes chers amis, vous surtout, les cardinaux de bronze, et vous, les vertus symboliques, vous êtes des figurans réussis qui posez pour l’expression dramatique. »

Je reviendrai : probablement aujourd’hui je suis injuste ; mais pour la sincérité du sentiment, je suis sûr qu’elle manque. On se sent pris de mauvaise humeur devant ces danseurs sentimentaux que Bernin a rangés en file sur le pont Saint-Ange. Ils veulent avoir l’air tendre ou coquet, et tortillent leur vêtement grec ou romain comme une jupe du XVIIIe siècle. Aucune de ces œuvres d’art n’est pure ; trois ou quatre sentimens contraires y viennent heurter leurs disparates. Le sujet est un personnage ascétique ayant pour occupation de jeûner et de se donner les étrivières, et on lui donne un corps, un vêtement païens, toute sorte de traits qui expriment l’attache à la vie présente. Rien de plus déplaisant pour moi qu’un gril, un cilice, des yeux mystiques dans un vigoureux jeune homme, dans une jeune femme bien portante, qui en somme ne songent qu’à faire l’amour. Impossible ici de ressentir aucun des attendrissemens, aucune des terreurs qui sont le propre de la cathédrale gothique et de la vie chrétienne ; l’édifice est trop doré, trop bien éclairé, les voûtes et les piliers ont une beauté trop forte. Impossible d’y trouver cette fraîcheur de sensations simples, cette sérénité riante, ce souffle d’éternelle jeunesse que l’on respire dans un