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ces mots : « abolitionisme, le cancer de la nation, » et entre ces deux lignes s’étalait un gigantesque cancer avec ses veines rouges et ses noueuses racines.

L’ordre le plus parfait régnait dans ce long cortège, qui ne devait pas être formé par moins de cinq mille hommes ; j’appris pourtant le lendemain matin que les démocrates avaient pris une attitude menaçante en face d’un club républicain. Ils avaient lancé des briques sur deux immenses transparens fixés aux fenêtres de ce club, et représentant l’un M. Lincoln, l’autre le candidat à la vice-présidence, M. Andrew Johnson. Beaucoup de glaces avaient été brisées dans les beaux magasins environnans, et une brique avait tué un malheureux Irlandais, âgé d’une soixantaine d’années, qui probablement était du même parti que son meurtrier involontaire.

Je vis encore une autre procession démocratique à Boston la veille même de l’élection présidentielle. Il pleuvait fort ; les cavaliers, les transparens mouillés, les drapeaux, étaient enveloppés d’une brume épaisse ; les torches, demi-éteintes et fumeuses, n’éclairaient que faiblement le cortège. Les démocrates portaient en terre l’effigie de M. Lincoln ; mais cette plaisanterie sinistre était par plus d’un témoin retournée contre eux. Ils célébraient en effet les funérailles de leur parti, et cette nuit sombre entendit leurs derniers cris d’espérance et de triomphe. Le lendemain (8 novembre), Boston était si tranquille qu’on aurait pu se croire au dimanche. Je me dirigeai vers l’un des bâtimens où venait de s’ouvrir le scrutin. À la porte, on m’offrit de toutes parts la liste démocratique ; les distributeurs me faisaient en même temps mille recommandations : « voici la seule, la vraie, la bonne liste ; gardez-vous de la liste rouge, c’est la mauvaise. » Au haut de l’escalier, un distributeur silencieux me remit cette liste rouge : je reconnus la liste républicaine. Chaque électeur, en entrant, donnait son nom aux scrutateurs : on cherchait le nom sur une liste ; quand il s’y trouvait, le vote était accepté. Je vis arriver un des avocats les plus éminens de Boston précédé d’un nègre et suivi d’un autre. Les hommes de couleur jouissent dans le Massachusetts des droits de citoyen, et pour être électeurs ils n’ont qu’à payer, comme tout le monde, le poll-tax, taxe électorale qui ne s’élève qu’à 2 dollars pour le terme de deux ans.

Pendant les jours qui précédaient l’élection, il n’était bruit que de conspirations, de désordres qui devaient éclater à New-York et dans quelques grandes villes de l’ouest. Des sécessionistes, venus secrètement du Canada, avaient résolu de s’emparer du camp Jackson, situé aux environs de Chicago, de délivrer les douze mille prisonniers confédérés qu’on y garde, de se jeter avec eux sur la belle capitale des états de l’ouest et de la mettre au pillage. Détroit, situé