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La foule me fit comprendre l’arsenal. Une nation peut-elle être en paix avec elle-même quand elle n’est pas en paix avec l’humanité ?

Dans les grandes villes comme New-York, Philadelphie, Boston, les processions dans les rues ne servent pas seulement à frapper l’imagination des masses ; beaucoup d’électeurs indécis comparent les armées rivales et se rangent du côté des plus nombreux bataillons. Aussi les comités directeurs ne reculent-ils pas devant de très fortes dépenses pour donner le plus d’éclat possible à ces manifestations. J’étais à Philadelphie lors de la grande procession des démocrates ; elle eut lieu peu de jours avant l’élection, le 29 octobre au soir. La ville de Philadelphie est divisée en vingt-six wards ou arrondissemens. Chaque ward était représenté par une troupe nombreuse de cavaliers, par des porteurs de bannières et de transparens, par un char que traînaient plusieurs chevaux, enfin par une troupe nombreuse de piétons, rangés en ordre comme des soldats. Tous avaient autour de. leur chapeau de larges bandes de papier blanc sur lequel était inscrit le numéro de leur arrondissement. La plupart portaient des torches ou de longs bâtons à l’extrémité desquels étaient suspendues des lampes. Les cavaliers étaient parés de ceintures, d’écharpes, de guirlandes, faites avec du papier de couleur découpé. Les chars étaient pavoises de nombreux drapeaux ; sur l’une de ces énormes voitures, traînée par six chevaux, se tenaient des jeunes filles représentant les divers états de l’Union. Parmi les robes et les draperies blanches, on reconnaissait les états rebelles à de longs voiles noirs et à des robes de deuil. Sur un autre char, on avait mis un petit canon, et de temps à autre le bruit d’une forte détonation se mêlait aux cris et aux hourrahs de la foule. Les pétards partaient de tous côtés, les fusées montaient au-dessus des toits, et retombaient lentement en étoiles de toute couleur. Parfois des feux de Bengale allumés sur l’un des chars remplissaient tout à coup la rue de leur douce lueur, et les longues files mouvantes des cavaliers, les torches, les chars, les drapeaux, s’enveloppaient d’un nuage rouge ou violet. À toutes les fenêtres se pressaient des femmes qui agitaient leurs mouchoirs et qui répondaient par leurs cris aux hourrahs du cortège. Les transparens attiraient surtout l’attention des spectateurs ; illuminés à l’intérieur par une lampe, ils présentaient sur leurs quatre faces des devises, des portraits, des caricatures, et les porteurs les retournaient sans cesse pour en montrer tous les côtés. Ici l’on voyait la longue et maigre silhouette de M. Lincoln avec une grosse négresse à chaque bras ; ailleurs le président, avec un sac de voyage à la main, descendait précipitamment l’escalier de la Maison-Blanche. Je vis sur un autre