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jamais l’esclavage non-seulement dans tous les territoires, mais encore dans tous les états de la république. Le langage de la plateforme de Baltimore était simple et catégorique : la guerre devait être continuée jusqu’à la soumission complète des rebelles, l’esclavage ne devait point survivre à la guerre. Il n’y eut pas plus d’hésitation à Baltimore pour le choix du candidat à la présidence : M. Lincoln fut nommé unanimement, et aucun autre nom ne fut soumis à la discussion. Ce n’est pas que tous les chefs du parti professassent un vif enthousiasme pour M. Lincoln. Les uns étaient mécontens de ses lenteurs, de ses tergiversations ; les autres lui reprochaient sa complaisance extrême pour des conseillers favoris, son inhabileté à former un ministère dont tous les membres fussent unis par de communes sympathies et par les blêmes principes ; quelques-uns lui faisaient un grief de son ignorance des choses diplomatiques ; d’autres enfin le représentaient tout bas comme un homme politique d’ordre inférieur, privé des qualités et des hautes vues de l’homme d’état, habitué à mettre les questions de personnes avant les questions de principes, essayant toujours de concilier les ennemis du jour au risque de mécontenter les amis de la veille. Toutefois ces critiques n’étaient jamais sorties du huis clos du parti : les républicains les plus frondeurs avaient toujours senti le besoin de fortifier l’autorité morale du président, et leur mécontentement avait plus d’une fois été étouffé par leur patriotisme. La popularité de M. Lincoln n’avait point été exposée à ce travail de dénigrement qui dans les démocraties use les plus grandes renommées : sa figure était restée la même aux yeux de la nation. Les grandes émotions des dernières années l’avaient rendue plus chère au peuple. L’instinct des masses avait peut-être mieux que la sagacité jalouse des hommes politiques pénétré ce caractère un peu étrange, où tant de finesse se mêle à tant de bonhomie, tant de bonté à tant d’ironie, mais où respirent surtout l’honnêteté, le patriotisme et le désintéressement. Une petite fraction cependant du parti républicain avait rompu ouvertement avec M. Lincoln ; elle avait tenu sa convention à Cleveland, et choisi pour candidat le général Fremont. La minorité radicale qui se réunit au mois de mai à Cleveland n’éleva contre l’administration de M. Lincoln que des reproches assez vagues : elle lui reprocha d’avoir paralysé l’enthousiasme soulevé dans le pays par la prise du fort Sumter, d’avoir divisé le nord, d’avoir porté atteinte aux libertés du pays ; elle déclara qu’au point de vue administratif, militaire et financier, la présidence de M. Lincoln n’avait été qu’une série de fautes et d’erreurs. Cependant le général Fremont ne réussit pas à constituer un parti : son état-major était formé d’un ou deux abolitionistes