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avait vu plusieurs fois déjà se renouveler cette scène de séparation qu’il raconte avec une aimable bonne grâce, scène d’émotion muette qui se passe un soir d’automne, en face des Pyrénées, sur une de ces promenades de la charmante ville de Bagnères-de-Bigorre d’où on a la vue sur la gracieuse vallée de l’Adour, et en quittant une fois encore le pays pyrénéen, qui est son lieu natal, le jeune touriste n’entreprenait pas vraiment un petit voyage. Une course en Amérique n’est qu’un jeu auprès de l’itinéraire nouveau qu’il se traçait et qu’il a mis trois ans à parcourir. Aller des Pyrénées à Londres en passant par Paris, ce n’est plus rien assurément aujourd’hui, c’est rester en pleine atmosphère de la civilisation ; mais ici le voyage commence à devenir sérieux. De Londres, M. Russell-Killough part pour Saint-Pétersbourg et Moscou. Ce n’est rien encore, si l’on veut. De Moscou, en plein hiver, cheminant tantôt en tarantass, tantôt en traîneau, le jeune voyageur se dirige vers la Sibérie en passant par Nijni-Novgorod et Kasan. Il franchit l’Oural à travers les rafales du terrible chasse-neige, et après vingt-huit jours de marche il arrive à Tomsk. Au-delà, voici la chaîne de l’Altaï à traverser, le lac Baïkal, Irkoutsk, Selenginsk, puis enfin Kiakhta, la ville à la fois russe et chinoise, la porte de la Mongolie. Là les difficultés augmentent, la défiance chinoise fait bonne garde, et ce n’est qu’à la faveur de bien des subterfuges, après avoir surmonté bien des obstacles, que le voyageur, en compagnie d’un officier russe, peut s’engager dans les plaines mongoles, dans l’immense et affreux désert de Gobi, pour arriver à la Chine proprement dite, puis enfin à Pékin. M. Henri Russell-Killough se croit désormais fort tranquille dans la capitale du Céleste-Empire, respirant un peu après une si longue et si pénible course, lorsqu’on lui signifie que les exigences politiques l’obligent à repartir aussitôt. En d’autres termes, il faut qu’il refasse encore une fois le chemin qu’il vient de faire, et en dix-neuf jours il est ramené à Kiakhta. Dans un court intervalle, il traverse ainsi deux fois la Mongolie, un pays qu’on est heureux d’avoir visité ou traversé quand on en est revenu. À Kiakhta d’ailleurs, une bonne fortune attend le jeune voyageur ; le comte Mouravief Amourski le prend avec lui dans une navigation qu’il entreprend sur le fleuve Amour, et M. Henri Russell-Killough, continuant sa course, va jusqu’au Japon. Du Japon il gagne l’Australie, il revient vers l’Inde, parcourt l’empire anglo-indien, s’arrête à Calcutta, à Madras, à Bombay ; puis enfin, regagnant l’Europe par Constantinople, il remonte le Danube jusqu’à Vienne, et, redescendant vers le midi par Trieste, Venise, Milan, Gênes et Marseille, il se retrouve trois ans après son départ, au pied de ces Pyrénées qu’il avait quittées à l’automne de 1857 avec un intime attendrissement. Les montagnes natales ont un charme nouveau pour celui qui vient de contempler les neiges sibériennes et les gorges de la Nouvelle-Zélande.

On n’entreprend pas de telles pérégrinations à travers le monde, si l’on n’a en soi quelque chose de la vocation du voyageur, un esprit résolu, une imagination avide de savoir, une nature virilement douée, et quand il serait si facile de ne point aller en Sibérie et dans l’Oural, ou à Pékin, à travers les mornes solitudes de la Mongolie, il y a bien quelque mérite à quitter un instant tout ce qui fait aimer la vie, à subir les ennuis et les périls