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lequel, suivant la tradition, les guerres intestines et l’invasion des conquérans anglais n’avaient pas laissé un seul arbre debout, offre actuellement, grâce à ses plantations variées, des sites beaucoup plus beaux qu’ils ne l’étaient sans doute avant le déboisement. C’est que l’art de l’homme, quoi que puissent en penser certains esprits moroses, a le pouvoir d’embellir jusqu’à la nature libre, en lui donnant le charme de la perspective et de la variété, et surtout en la mettant en harmonie avec les sentimens intimes de ceux qui l’habitent. En Suisse, au bord des grands lacs, en face des montagnes bleues et des glaciers étincelans, combien n’est-il pas de chalets et de villas qui, par leurs pelouses, leurs massifs de fleurs, leurs allées ombreuses, rendent la nature encore plus belle et charment comme un doux rêve de bonheur le voyageur qui passe !

Toutefois, il faut le dire, les peuples qui sont aujourd’hui à l’avant-garde de l’humanité se préoccupent en général fort peu de l’embellissement de la nature. Beaucoup plus industriels qu’artistes, ils préfèrent la force à la beauté. Ce que l’homme veut aujourd’hui, c’est d’adapter la terre à ses besoins et d’en prendre possession complète pour en exploiter les richesses immenses. Il la couvre d’un réseau de routes, de chemins de fer et de fils télégraphiques ; il tente de fertiliser les déserts et de prévenir les inondations des fleuves ; il propose de triturer les collines pour les étendre en alluvions sur les plaines, perce les Alpes et les Andes, unit la Mer-Rouge à la Méditerranée, s’apprête à mêler les eaux du Pacifique avec celles de la Mer des Antilles. On comprend que les peuples, acteurs et témoins de toutes ces grandes entreprises, se laissent emporter par l’enivrement du travail et ne songent plus qu’à pétrir la terre à leur image. Et si l’industrie accomplit déjà de telles merveilles, que ne pourra-t-elle faire lorsque la science lui fournira d’autres moyens d’action sur la nature ! C’est là ce que fait remarquer M. Marsh en quelques paroles éloquentes. « Plusieurs physiciens, dit-il, ont suggéré l’idée qu’il serait possible de recueillir et d’emmagasiner pour l’usage de l’homme quelques-unes de ces grandes forces naturelles que les élémens déploient avec une étonnante énergie. Si nous pouvions saisir et lier, pour la faire travailler à notre service, la puissance que le souffle continu d’un ouragan des Antilles exerce dans un espace restreint, si nous pouvions nous emparer de la force d’impulsion développée par les vagues qui se brisent pendant un hiver orageux sur la digue de Cherbourg, ou bien encore des flots de marée qui recouvrent chaque mois les plages de la baie de Fundy, si nous savions utiliser la pression d’un mille carré d’eau de mer à la profondeur de cinq mille brasses, les secousses des tremblemens de terre et les mouvemens volcaniques, quelles œuvres colossales ne tenterait pas notre siècle de travail et d’audace, auquel la seule vertu de la foi ne suffit plus pour transporter les montagnes et les jeter dans la mer ? »


ELISEE RECLUS.