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avec les états du nord une alliance offensive et défensive, afin de mettre en vigueur en Amérique la doctrine de Monroe. Par cette alliance, la puissance anglaise au Canada serait balayée, et la domination de la France au Mexique serait renversée. Six ou sept cent mille hommes feraient l’affaire, et infligeraient un juste châtiment aux deux monarchies au cœur de glace qui s’efforcent aujourd’hui de cerner les deux républiques et d’en restreindre la croissance. » Voilà un langage qui se fait écouter au sein du parlement confédéré. Au surplus, la réunion de ce congrès a révélé la profonde détresse de la sécession. Le rapport du ministre des finances de M. Jefferson Davis a montré la pénurie du trésor confédéré. L’avilissement du papier avec lequel les séparatistes font la guerre est arrivé à la plus extrême limite ; ces assignats perdent 94 pour 100. M. Jefferson Davis a déclaré, dans un récent discours, que les deux tiers des soldats qui devraient être sous les drapeaux étaient absens. C’est cet épuisement du personnel combattant qui a engagé le président confédéré à proposer l’enrôlement et l’émancipation de quarante mille noirs. Cette proposition a soulevé les plus vives résistances. À ce propos aussi on a prononcé dans le congrès de Richmond des paroles qui paraîtraient bien étranges au public européen, si la presse dévouée à la cause du sud osait les lui faire connaître. Un membre, M. Chambers par exemple, s’est écrié qu’il rougissait d’avoir à discuter une pareille question. « Toute la nature crie contre une telle idée. La race nègre a été condamnée à l’esclavage par le Tout-Puissant. L’émancipation serait la destruction de tout notre système social et politique. Dieu nous préserve que ce cheval de Troie soit introduit parmi nous. Le nègre ne se battra pas, toute l’histoire le démontre. » Ici vient une interruption d’un membre : « Les Yankees le font bien combattre. — Pas beaucoup, riposte un autre. — Gorgez-le de whisky, s’écrie un troisième, et il se battra. » M. Chambers poursuit, à travers les interruptions : « J’espère qu’on ne propose pas de mêler les nègres avec nos braves soldats blancs… Le nègre ne peut-être un bon soldat ; la loi de sa race s’y oppose. La nature l’a formé pour l’esclavage : étant le meilleur des esclaves, il doit être le pire des soldats, etc. » On ne regarde point assez en Europe à ces déclarations naïves, spontanées, où l’on peut voir sur quelles erreurs sociales et politiques, sur quels principes répugnans à la conscience humaine, s’appuie l’œuvre téméraire, funeste et fatalement caduque entreprise par les meneurs du sud. La bravoure des soldats sur le champ de bataille, l’habileté des généraux, la capacité et l’indomptable énergie des chefs politiques, peuvent masquer pendant un temps les infirmités incurables d’une mauvaise cause ; elles ne peuvent en empêcher la ruine finale. Nous aussi, en Angleterre, en France, nous avons vu dans nos luttes civiles des partis rétrogrades soutenus dans leurs derniers efforts par une vaillance devant laquelle on ne se défend point contre la sympathie et l’admiration ; mais nous avons appris par ces exemples, et les propriétaires d’esclaves des états confédérés vont apprendre par une