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tant que la puissance fédérale a été aux mains de leur parti, ils en ont abusé contre les droits des états avec une infatuation effrénée, et qu’ils ont imposé à l’Union la jurisprudence Dred-Scott, qui soumettait les états libres au droit de recherche des esclaves fugitifs ? Et aujourd’hui, au sein de leur confédération éphémère, ne crient-ils pas à la trahison lorsque quelqu’un soutient parmi eux que chacun des états séparés a le droit de disposer de lui-même et de traiter directement avec le gouvernement de l’Union sans passer par l’intermédiaire du pouvoir confédéré ? Ce qui nous afflige, ce qui passera dans l’avenir pour une des plus étranges aberrations de notre époque, c’est qu’en France et en Angleterre on ait pu avoir un instant la pensée de refuser à la constitution américaine, au peuple américain, ce qui est la condition première et vitale de la conservation de toute constitution et de tout peuple. On faisait, il est vrai, bon marché de la logique, et on se rejetait sur les faits. — Ceci, disait-on, est une question de force et d’intérêts ; les états du nord ne pourront pas vaincre la confédération. Il n’y a pas de patriotisme aux États-Unis, il n’y a que des intérêts : les intérêts se plieront docilement aux décisions de la force ; vous verrez à la prochaine élection les états du nord écouter la voix de leurs intérêts et nommer un président démocrate pour veiller à la décomposition amiable de la république. — Posée en ces termes, la question était pour ainsi dire enfermée dans le domaine de l’expérience. Nous étions, nous, de ceux qui croyaient que les États-Unis avaient en abondance tout ce qu’il faut pour échauffer le patriotisme d’une nation et assurer la mission d’un grand peuple : dans le passé les glorieux souvenirs, dans le présent l’amour et l’orgueil des institutions libres, la juste fierté de la prospérité et de la puissance, — dans l’avenir le grand idéal humain à réaliser d’un gouvernement fondé sur la pure égalité et la complète liberté ; nous acceptions cependant avec modestie l’expérience à laquelle les adversaires des États-Unis faisaient un appel si présomptueux. — L’expérience aujourd’hui est consommée ; il faut qu’en Angleterre comme en France les détracteurs de l’Union américaine en prennent leur parti : l’élection du 8 novembre apprend à tous qu’il y a aux États-Unis autre chose que des citoyens de l’Illinois, de l’Ohio, de la Pensylvanie, de New-York, que ces citoyens entendent avant tout être des citoyens de la libre, puissante et glorieuse république américaine, que le cœur d’un peuple bat sous le lien volontairement accepté de l’Union, que ce peuple, éclairé par l’infaillible intuition du patriotisme, ne veut point laisser inscrire dans sa constitution le principe de son démembrement. Le verdict du 8 novembre montre enfin les États-Unis tels qu’ils sont, et au dedans comme au dehors enlève à leurs ennemis toute illusion.

Le grand avantage de ces jugemens populaires quand, comme aux États-Unis, ils sont rendus avec une liberté et une sincérité qui défient toute contestation querelleuse, c’est de produire un grand apaisement intérieur,