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témoigne d’une véritable exécution musicale. Il n’y a pas que le ténor dans un opéra, et si notre attention, au lieu de se répandre sur toute l’étendue de la partition, se voit réduite par l’insuffisance de la troupe à ne considérer qu’un seul sujet, il en résultera pour ce sujet un grand dommage, car alors ses effets lui seront comptés, et tel moyen d’action où le ramène invinciblement la pente naturelle de son talent ne pourra plus se reproduire sans monotonie. Si jamais il exista un chanteur auquel ces conditions d’entourage soient indispensables, c’est à coup sûr Fraschini. Livré à lui seul, il perd le bénéfice de ses qualités en les prodiguant. Dès le milieu de la soirée, vous en avez tant que vous en avez trop. Et cependant quel admirable tempérament vocal, quelle émission et quelle amplitude ! mais en revanche des traits qui ne varient point, rien de cherché, d’imprévu, presque de l’insouciance. Io mi servo di certa idea che mi viene al’mente, écrivait Raphaël au comte de Castiglione ; ce n’est point d’une idée que Fraschini se sert, mais d’une certaine note qui lui vient au gosier, — le la, le la bémol, — toujours la même. Il fut un temps à Londres où Fraschini n’était connu que par son effet du finale de la Lucia. On l’appelait à cette époque le ténor de la maledizzione. Il maudissait bien et s’en tenait là. Depuis lors, je l’avoue, le champ de son activité dramatique s’est élargi, mais avec mesure, et s’il ne se contente plus de maudire, il est resté le beau diseur de quelques périodes magnifiques plutôt qu’il n’est devenu le grand chanteur d’un répertoire. Pour peu que vous aimiez l’adagio, Fraschini va vous charmer. Comptez d’avance qu’il n’en manquera point un seul, et qu’il serait homme à en mettre au besoin où il n’y en a pas. L’adagio, c’est son aspiration, son oasis ; il le cherche partout, en caresse de loin l’approche, et quand une fois il le tient, s’étend dessus comme un lion :

A guisa di leo quando se posa.

J’en dirai autant de la Patti au point de vue de la bonne exécution des chefs-d’œuvre. C’est une délicieuse figure qui, à mon sens, n’a qu’un tort, celui d’attirer tout à elle. On serait assez mal venu, je suppose, de prétendre exiger d’un directeur de spectacle un dévouement exclusif, absolu aux œuvres du génie ; l’amour de l’art se complique ici de l’idée de gagner beaucoup d’argent, et le culte ne vaut qu’à la condition de faire ses frais. Donc, si, avec l’aide d’un talent rare, exquis, introuvable, qu’on paie des prix insensés, on parvient à remplir la salle, le but de l’entreprise n’est-il pas atteint ? A défaut d’ensemble, de troupe, à défaut d’une exécution normale et dans ses principaux points satisfaisante, vous avez un sujet, un seul, mais d’irrésistible attraction, une merveille ! Que chaque mesure soit une cabalette, chaque groupe de notes un trille, chaque morceau une agréable ritournelle à fredonner, en voilà assez pour mettre en joie tout un public, et vous arrivez de la sorte à donner sur le Théâtre-Italien de Paris des représentations qui ressemblent à ces soirées étranges où Rachel, dans ses pérégrinations dramatiques, jouait la tragédie à elle toute seule, brûlant