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rigueur, peut courir douze lieues ; mais on fait plus vite le même chemin en montant deux chevaux l’un après l’autre. La comparaison est peut-être humiliante, mais pour qui ? Ce n’est pas assurément pour l’enfant.

Nous avons, grâce à Dieu, de l’amour-propre national, mais il faudrait avoir aussi un peu de prévoyance. Voilà nos soldats, dont nous sommes fiers ; cependant n’oublions pas que la taille diminue tous les ans, la santé aussi, et que le nombre des exemptions pour faiblesse ou infirmité va en augmentant. Nous avons un moyen assuré de déchoir de notre gloire militaire : c’est d’épuiser et de décimer les jeunes générations. Le recrutement des ateliers n’est pas moins compromis. Il faut 400,000 ouvriers aux fabriques de Paris seulement. Si nous voulons que toutes les fabriques françaises soutiennent vaillamment la concurrence étrangère, souvenons-nous que nous serons toujours battus pour la matière première et le combustible, et que tout notre espoir est dans la main-d’œuvre. Préparons d’avance des ouvriers forts et instruits. Un père de famille qui veut être aidé un jour et remplacé par son fils commence par le bien élever. Si ce n’est par tendresse, c’est par calcul. Huit heures de travail effectif à huit ans, cela ne fait guère moins de neuf heures d’atelier, et encore à la condition que la loi ne soit pas violée, cette loi de 1841 sans contrôle, sans inspection efficace. Quel temps reste-t-il pour l’école au bout de ces neuf heures ? Dans quel état l’enfant y arrive-t-il ? Il y traîne son corps épuisé, mais où est l’esprit ? L’esprit, abattu, alourdi, impuissant, entend sans écouter, et ne retient rien. Consultez les maîtres d’école : ils auront bien vite discerné l’enfant qui a donné six heures à l’atelier et celui qui en a donné huit. Cet écolier, qui ne l’est que de nom, une fois sorti de l’école, saura épeler et ne saura pas lire ; il saura signer ou copier une lettre, et ne saura pas écrire. Le semblant d’éducation qu’il a reçue ne lui servira ni pour s’élever, s’il a de l’ambition et de la capacité naturelle, ni pour s’amuser, s’il ne demande à la lecture qu’un secours contre le cabaret. Vienne un chômage, une grève, une transformation d’industrie, il n’aura pas cette facilité de trouver une nouvelle carrière qu’une bonne éducation peut seule donner. Son ignorance est un malheur pour lui et un danger pour la patrie. Il ne sera pas même un bon ouvrier, il n’aura pas cette compensation : le travail des manufactures ne développe qu’une habileté toute spéciale. Un serrurier se fera forgeron, un menuisier se fera rampiste ; un fileur ne sait que conduire la mull-jenny, un tisseur n’a d’autre ressource que sa navette. Il ne lui reste pas même la dernière et la plus humble des ressources, la force corporelle. Le métier qu’il fait dès son bas âge le condamne à être débile toute sa