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sanction. Elle édictait des peines, mais elle confiait à des commissions libres, nommées par les préfets, l’importante mission de surveiller les ateliers et de poursuivre la répression des délits. C’était pour ainsi dire renoncer à la partie pénale de la loi, et conséquemment à la loi elle-même. Les commissaires étaient incompétens, si on les choisissait en dehors de l’industrie, et hostiles dans le cas contraire ; ils remplissaient languissamment des fonctions non salariées, qui entraînaient à leur suite des conflits et quelquefois des inconvéniens plus graves. Ils manquaient de moyens de contrôle ; on les trompait sur l’âge des enfans, sur la durée du travail ; on produisait de faux certificats ; on se soustrayait à la loi en renvoyant momentanément un ouvrier, pour réduire pendant l’inspection le nombre total à dix-neuf. En un mot, on s’était accoutumé à regarder la loi de 1841 comme tine tentative de philanthropie peu éclairée, essentiellement nuisible à l’industrie française, et tandis que les auteurs de cette loi cherchaient les moyens de la rendre plus protectrice et plus efficace, d’autres influences, agissant sur le ministre en sens inverse, le déterminèrent à présenter en 1847 un projet qui était l’abandon de tous les principes.

Il ne s’agissait de rien moins que d’imposer aux enfans comme aux adolescens une journée de douze heures ; mais comme on ne pouvait proposer sans compensation un projet de loi qui, à vrai dire, était purement et simplement l’annulation de la loi de 1841 et le retour à tous les abus qu’elle avait eu pour objet de prévenir, on promettait en même temps de reculer jusqu’à dix ans l’admission des enfans dans les manufactures. Les prétextes ne manquèrent pas pour glorifier cette nouvelle combinaison. Les enfans de huit à dix ans devinrent tout à coup trop débiles pour entrer dans les ateliers ; l’humanité ne pouvait consentir à cette exploitation de l’enfance. Non-seulement la liberté qu’on allait leur rendre leur donnerait plus de bonheur et de santé, mais la grande cause de l’instruction du peuple était gagnée par ce seul article de loi. Ces deux années seraient sans nul doute passées à l’école, en sorte qu’en entrant dans les fabriques tous les apprentis sauraient au moins lire et écrire. Quant aux enfans de dix à douze ans, qu’on assimilait aux adolescens pour la durée du travail, on ne leur demandait après tout qu’une prolongation de quatre heures par jour, une misère ! et c’était, à le bien prendre, dans leur propre intérêt, pour leur épargner chaque jour quatre heures de solitude et de vagabondage. Cette mesure d’ailleurs, en égalant la journée des enfans à celle des adultes, rendrait la vie aux manufactures. Par quelle aberration d’esprit avait-on pu en 1841 limiter le travail du rattacheur aux deux tiers de la journée du fileur, quand on