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50,000 par an. L’invention s’est propagée en Angleterre et en France, où elle a reçu divers perfectionnemens. On estime que, pour les gros ouvrages, une machine à coudre fait l’office de 25 hommes, et que pour la couture ordinaire elle remplace 10 ouvrières. Cette industrie n’en est encore qu’à ses débuts : la plupart des fabricans en possession de brevets tiennent les machines à un prix élevé, qui retarde les progrès de la consommation ; mais dès à présent les résultats sont considérables et laissent pressentir une révolution dans les conditions de la main-d’œuvre.

Nous avons insisté sur la question des machines, parce que c’est là, pour l’industrie contemporaine, la question capitale. L’emploi des forces mécaniques a modifié complètement le régime de la fabrication. Pour alimenter et pour rémunérer les machines, il faut désormais produire par grandes masses. La petite industrie n’est plus possible : les ateliers modestes qui prospéraient autrefois sont remplacés par les usines, où les ouvriers se comptent par centaines et par milliers. Vainement certains esprits déplorent-ils cette transformation, qui, accomplie depuis longtemps en Angleterre, commence à s’opérer en France pour la plupart des industries et sur presque tous les points du territoire. On redoute ces agglomérations d’ouvriers qui, désertant les campagnes, viennent s’établir dans les grandes villes ; on prévoit dans cette concentration industrielle non-seulement des difficultés politiques, mais encore un péril social ; on montre le relâchement des liens de famille, l’oubli du sentiment religieux, la démoralisation, et tous les maux qui s’ensuivent ; enfin, dans l’intérêt même des ouvriers, on allègue que le nouveau régime industriel les expose à se trouver frappés tous ensemble et du même coup par des crises générales, ou locales, qui les laisseront sans salaire et sans pain. Qui de nous n’a entendu exprimer avec conviction, et surtout avec éloquence, ces craintes et ces regrets ? Dieu nous garde de traiter légèrement de telles préoccupations ; mais il faut bien, quoi qu’on veuille, céder à la force des choses, et il nous paraît impossible de méconnaître qu’à moins de décréter la suppression des machines et de faire rétrograder l’industrie, on doit se résigner à la transformation des manufactures. Peut-être d’ailleurs serait-il aisé de prouver que les intérêts moraux et matériels des populations ouvrières ne sont nullement compromis par le nouveau système. Bornons-nous à établir quant à présent, avec le témoignage unanime des rapporteurs du jury de l’exposition, que la concentration des forces industrielles est la condition première et indispensable d’une production abondante et économique. Ainsi le veut le principe de concurrence admis aujourd’hui par la législation commerciale des principales nations. Le