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été à la peine. De même que les chefs d’industrie devaient étudier avec profit le tableau comparatif qui leur était présenté dans le palais de Kensington, soit pour se rassurer et s’affermir dans leur supériorité, soit pour reconnaître la distance qui les séparait de leurs concurrens, de même les ouvriers avaient tout à gagner en jugeant par eux-mêmes les produits étrangers, et en voyant de près cette grande industrie anglaise à l’égard de laquelle les exagérations de l’amour-propre national et l’instinct de l’intérêt personnel leur inspiraient tour à tour les sentimens, en apparence inconciliables, du dédain ou de la crainte. À leur retour de Londres, les délégations de Paris, de Lyon, de Saint-Quentin, etc., ont publié leurs observations pratiques et leurs impressions morales dans des rapports qui circulent sans doute dans tous les ateliers, et qui sont d’autant plus dignes d’attention qu’ils traduisent plus librement la pensée intime des classes ouvrières sur des questions débattues et rebattues, mais toujours difficiles et quelquefois périlleuses : il s’agit de l’organisation du travail, des relations entre patrons et ouvriers, et de la fixation des salaires. Il faut donc lire ces rapports ; on y trouvera autre chose qu’un compte-rendu d’exposition : c’est une manifestation, c’est la révélation d’un mot d’ordre. Il ne suffit pas que les travaux des membres de la commission française nous tiennent au courant des progrès de l’industrie contemporaine et nous signalent quelques réformes utiles qui hâteront le triomphe de la liberté commerciale ; observons en même temps les idées et les aspirations des classes ouvrières. L’exposition de 1862 fournit les élémens de cette double étude dans les documens de nature et d’origine si différentes que nous venons d’indiquer.


I

En examinant dans son ensemble l’exposition de 1862, on remarque tout d’abord le caractère de similitude que présentent aujourd’hui les produits des nations industrielles. En 1851, lors de la première exposition universelle, le visiteur observait presque à chaque pas des inégalités et des contrastes qui trahissaient la diversité des procédés de fabrication. Les galeries consacrées aux produits français se distinguaient essentiellement de celles qui contenaient, les produits anglais ou allemands. Ce qui abondait et brillait dans les unes était absent ou très effacé dans les autres. Les produits similaires, c’est-à-dire devant servir aux mêmes usages, étaient ici et là d’un aspect différent. En un mot, chaque pas que l’on faisait sous les voûtes du Palais de Cristal était comme un voyage de découvertes et conduisait l’observateur vers une terre nouvelle. Chaque