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est donc à moi, ou du moins à ma lignée. Je puis succomber, mais ma lignée doit triompher, car les prophéties ne peuvent mentir. » Il a deux fils adultes de sa première femme. Le premier est une sorte de Calihan vulgaire, méprisé, et détesté de son père, qui l’écarte avec soin de tout rôle politique. Sa férocité rendrait jaloux un roi de Guinée : à la suite de je ne sais quelle émeute insignifiante qu’il fut chargé de réprimer, il envoya à son père une corbeille pleine d’yeux arrachés. Quelquefois il introduisait dans l’oreille des patiens des cartouches auxquelles on mettait le feu pour leur faire sauter le crâne. Ivrogne et bavard, il allait boire l’hydromel chez quelques grands officiers et leur dire du mal du négus. Celui-ci, averti, le mit quelque temps aux arrêts dans une écurie à ânes, en lui disant « qu’il y serait en famille. » Tout autre est le second fils, dedjaz Mechecha, jeune prince de vingt-deux ans, qui s’est rendu si populaire dans le gouvernement du Dembea, dont il fut investi vers 1861, que Théodore a cru prudent de le rappeler. « Que signifie cette recherche de popularité ? lui dit-il durement. Est-ce que tu aurais la pensée de faire comme Absalon, de t’emparer de la faveur du peuple pour supplanter ton père ? » Les hommes influens qu’effraient les violences sans frein de Théodore espèrent beaucoup en Mechecha, et nul doute qu’en cas de mort du négus actuel les plus sages ne se rallient autour de ce jeune homme brave et sympathique ; mais aura-t-il pour dominer ce peuple capricieux la main de fer de son père ? Il est au moins permis d’en douter.

Devant l’incapacité presque absolue des Abyssins à se gouverner eux-mêmes, de bons esprits, préoccupés avant tout de paix et d’ordre, ont prononcé le mot d’intervention étrangère. C’est aller trop loin ; ce sont là des remèdes extrêmes auxquels il ne faut recourir que là où l’ordre social est profondément atteint. On a cru aussi que le gouvernement anglais, à bout de patience, se préparait à agir vigoureusement contre le souverain de l’Abyssinien Des renseignemens auxquels on a tout lieu d’ajouter foi permettent d’affirmer au contraire que le foreign-office use des plus grands ménagemens pour obtenir à l’amiable la liberté de ses nationaux, et évite avec soin tout ce qui pourrait pousser le négus à une de ces sanglantes folies qui malheureusement ne surprendraient personne. Cette prudence est louable et a l’avantage de préparer une solution désirable sans engager l’avenir ; mais, quoi qu’il arrive, cette question de l’avenir se dressera toujours devant les grandes puissances que les événemens ont créées arbitres des destinées de l’Orient chrétien. Il faudrait une grande étroitesse d’idées pour ne voir la question d’Orient que sur le Bosphore ou aux lieux saints : c’est une question à mille faces, toute positive pour les uns, toute philosophique