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rendre hommage au négus, il s’était présenté à lui à la tête d’une armée de Tigréens, comme pour le braver. Théodore n’était pas homme à se laisser provoquer de la sorte ; il reçut gracieusement Balgada, le fit dîner avec lui, lui prit le bras pour lui montrer l’intérieur de son camp, et à la fin de cette promenade amicale le fit jeter aux fers. Balgada s’emporta, injuria Théodore, qui assistait, impassible, à l’exécution de ses ordres, et lui demanda quel crime il avait commis. « Aucun, répondit le négus. Je t’arrête parce que le Tigré t’aime et que tu es assez fort et assez fou pour faire une nouvelle révolution. — Fais-moi donner un cheval et un sabre, disait Balgada exaspéré, et prouve-moi le sabre au poing que tu es digne du trône ! — Dieu m’en garde ! répliquait Théodore sans s’émouvoir. L’Abyssinie a bien eu assez de paladins sans cervelle comme toi, et c’est ce qui l’a perdue. Il lui faut aujourd’hui un maître et de l’ordre. Va, et que Dieu te délivre ! » Ce mot n’était pas, comme on pourrait le croire, une raillerie amère ; il faut plutôt le traduire ainsi : « Prie Dieu d’amener des jours assez calmes pour que je puisse, sans danger pour la paix publique, rendre la liberté à toi et à tes pareils. »

Nous avons conduit le lecteur au cœur même des événemens contemporains. Que conclure de cette série de luttes confuses que nous avons essayé de raconter ? Il est bien certain que depuis neuf ans l’Abyssinie entière se résume dans un seul homme. De tous les rivaux plus ou moins factices qui ont été opposés à Théodore, pas un n’a été un prétendant sérieux. Le plus fort, Agau Négousié, était l’indécision même et le jouet de mille intrigues. Le dernier des rois fainéans, Iohannès, à qui certains politiques européens ont songé, est un homme de mœurs douces, un lettré, un poète, mais un prince sans prestige et sans caractère. Le terrible souverain devant lequel tremble l’Abyssinie parle à Iohannès avec soumission, l’appelle mon maître, n’oserait pas s’asseoir devant lui, mais le laisse froidement s’éteindre dans la misère, au fond du palais désert de ses ancêtres que l’ironique générosité du négus lui a laissé. Reste Tedla-Gualu, dont les fauteurs d’insurrection cherchent à faire un grand homme ; c’est simplement un petit prince habile, qui se rend pleine justice en évitant toute prétention à la couronne, et qui ne demande qu’à vivre en souverain dans son fief du Godjam, sans avoir à payer tribut à qui que ce soit.

Théodore II tient avant tout à perpétuer sa dynastie, et avec elle l’empire qu’il a restauré. Il affecte là-dessus une confiance inébranlable : est-elle bien réelle ? . Voici, en tout cas, comment il raisonne : « Dieu a promis l’avenir à la maison de David. De cette maison, je suis le seul héritier parmi tous les souverains contemporains : l’avenir