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séparément la première, espérant obtenir d’elle quelques aveux en l’intimidant ; elle lui répondit simplement que « c’était la coutume des Francs de prendre note pour eux-mêmes de tout ce qui les frappait dans leurs voyages. » N’en tirant rien de plus, Théodore fit relâcher les deux dames et M. Flad ; et, pour se donner les apparences de l’impartialité, il réunit à Gondar, comme en une sorte de haute cour, tous les Européens d’Abyssinie. Il y cita MM. Stern et Rosenthal, chez qui l’on avait fait les découvertes les plus accablantes. On lut les pièces du procès, et le négus demanda aux jurés quelle peine les lois d’Europe infligeaient aux gens qui parlaient ainsi du souverain. « La mort, répondit sans hésiter le président de cette commission ; mais nous invoquons la clémence de votre majesté en faveur d’étrangers coupables par malentendu plus que d’intention. » Cet abandon apparent des accusés était, pour qui connaissait le négus, bien plus adroit qu’un plaidoyer, qui n’eût servi qu’à l’irriter, et eût perdu à la fois accusés, avocats et juges. « Je serai clément, dit Théodore. Je commue la peine que vous avez prononcée en celle des fers pour MM. Stern et Rosenthal. » Et s’adressant à ce dernier : « Comment avez-vous été, lui dit-il, assez léger pour juger un prince que vous ne connaissez pas et des faits que vous n’avez appris que par ouï-dire ? » C’était assez logique ; mais M. Rosenthal eût pu objecter qu’il n’y a délit que là où il y a publicité. « Vous ignorez peut-être, ajouta le négus, que la loi de l’empire vous offre un recours dont je serais ravi de vous voir profiter en homme de cœur. Vous avez le droit de dire impunément de moi tout le mal qu’il vous plaira, pourvu que vous soyez prêt à soutenir vos dires, à cheval et le sabre au poing, contre un de mes champions. Le voulez-vous ? » On devine comment cette proposition fut reçue par M. Rosenthal, qui de sa vie n’avait manié que les armes spirituelles de la théologie.

Ce qui avait le plus violemment blessé Théodore II dans les papiers saisis, ce n’était pas le récit des barbaries inutiles accomplies depuis-deux ans, c’était le fait, — public pourtant et connu de tous les Abyssins, — qu’il était fils d’une marchande de kousso. « Qui a pu le révéler à ces étrangers ? demandait-il avec une naïveté feinte. Sans doute quelqu’un de Gondar : c’est une ville de prêtres qui ne m’aime pas. Sus à Gondar ! » Et il frappa la malheureuse cité, déjà épuisée par trois mois de séjour de l’armée royale dans ses faubourgs, d’un impôt énorme qui fut immédiatement payé. Le lendemain, il exigea le double, et comme les habitans ne pouvaient s’exécuter assez vite, il lança ses bataillons sur la ville, avec autorisation de la manger, c’est-à-dire de piller à discrétion. Rien ne fut respecté, pas même les églises : la vieille capitale des négus