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« 16 février. — Nous sommes campés au sommet de la sierra d’Amid-Amid par un froid violent. De cette hauteur, je puis voir à cinq heures de marche vers l’ouest, estompées par la brume, les collines tourmentées de Sakala, au milieu desquelles jaillit la triple source du fleuve sacré, cette source du Nil-Bleu découverte, il y a moins de trois siècles, par le P. Paëz et ses collaborateurs, revue par Bruce en 1772. Je voudrais bien ajouter mon nom à ces grands noms ; mais le district de Sakala est au pouvoir des rebelles, et la riante vallée de la Gumara, où nous entrons quelques heures plus tard, ne me console pas de ce mécompte. »

J’arrête ici ces souvenirs personnels, notés jour par jour, et je reprends le récit des événemens militaires. Tout alla bien jusqu’aux monts Sagado, où l’on entra en pays ennemi. Les rebelles paraissaient terrifiés et hors d’état de livrer bataille ; mais la contrée envahie résistait passivement, essayant de rester neutre dans le conflit et refusant le tribut et les subsides aux deux pouvoirs belligérans. Théodore, qui avait négligé la question des approvisionnemens, dut s’avouer son erreur le jour où le fourrage manqua à ses propres chevaux. Il entra dans une colère furieuse, ordonna de piller toute la contrée et de brûler les villages. Deux heures après, vingt-deux villages brûlaient dans les monts Sagado et Mizan. On amena au négus un paysan qui, posté à la porte d’une église où les gens de la paroisse avaient caché ce qu’ils avaient de plus précieux, avait défendu le lieu sacré les armes à la main et blessé un maraudeur. Il alléguait qu’il avait été chargé par le négus lui-même de la garde de l’église. Le fait fut trouvé faux. « Quel est ce misérable, dit Théodore, qui abuse de mon nom pour commettre un mensonge ? » Et il lui fit couper la main. Ces rigueurs exaspéraient les populations et n’avançaient pas les affaires. Un corps nombreux, lancé au sac du riche pays d’Arafa, se débanda pour piller, fut surpris par la cavalerie insurgée, ramené avec vigueur et perdit plusieurs centaines d’hommes. Après six jours d’hésitation, le négus ordonna la retraite. L’irritation de l’armée se traduisant par de nombreuses désertions, Théodore fit battre le pays par des masses de cavalerie qui égorgeaient sans pitié tous les soldats surpris en flagrant délit de fuite.

De cette situation tendue naquit un complot, le plus redoutable qui eût encore menacé le pouvoir et les jours de Théodore. Plusieurs nobles de marque résolurent de surprendre le négus durant une de ces expéditions hardies qu’il faisait quelquefois, surtout là nuit, et de le mettre à mort. Le plus important des conjurés était le préfet de la province d’Alafa, qui, malheureusement pour lui, en avait fait la confidence à sa femme. Au moment où il montait à cheval pour rejoindre le camp impérial, la matrone vint à lui et le pria de lui acheter une robe de prix dont elle avait envie. Le mari