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des circonstances qui devaient avoir une grande influence sur son avenir.

J’entre ici dans une série d’événemens d’autant plus délicats à raconter, que j’ai été conduit à y jouer un rôle qui n’a pas toujours été volontaire. Le lecteur comprendra sans peine la répugnance que j’éprouve à m’arrêter sur ces souvenirs et les convenances qui m’obligent d’effleurer les faits plutôt que de les expliquer. Appelé en mai 1862 à représenter le gouvernement français à Gondar et à servir dans les affaires d’Abyssinie une politique toute de sympathie pour le négus, j’arrivai huit mois plus tard près de Théodore, qui me fit un brillant accueil et ne dissimula pas la joie qu’il ressentait de cette preuve officielle des bonnes dispositions de la France. Il venait justement de recevoir un témoignage non moins flatteur de celles de l’Angleterre. Le foreign-office, après beaucoup d’hésitation, avait résolu de donner un successeur à l’habile et infortuné Plowden. Il avait choisi, parmi force compétiteurs de mérite, un officier de l’armée des Indes, le capitaine Duncan Cameron, déjà familier avec l’Orient par un séjour au poste consulaire de Poti sur la Mer-Noire, et du reste plein de bienveillance pour le négus et le nouvel empire d’Abyssinie. Théodore l’avait bien reçu, l’avait assuré de son estime pour l’Angleterre, la France et leurs souverains ; puis il avait parlé de l’empereur Napoléon III, prévenu, disait-il, à tort contre lui, et de son désir de nouer des relations avec le gouvernement français. Apprenant que M. Cameron avait pour secrétaire un voyageur français, il lui avait confié une lettre courtoise et fort convenable pour l’empereur, et l’avait fait partir au plus vite. On a accusé de légèreté Théodore II remettant un pareil message à un touriste inconnu ; mais le négus, après les provocations et les insultes dont il avait harcelé l’Égypte, craignait qu’en entrant sur le territoire égyptien ses envoyés, s’ils étaient Abyssins, ne fussent maltraités par les mains impures des infidèles, et il savait qu’en revanche un Européen n’aurait rien à craindre. C’est vers cette époque que j’arrivai près du négus, qui me reçut, comme je l’ai dit, très amicalement, et me pria de l’accompagner dans une nouvelle campagne qu’il allait ouvrir contre Tedla-Gualu. Désireux de ne pas perdre une pareille occasion d’entretenir les bonnes dispositions du négus dans l’intérêt de la mission dont j’étais chargé, je n’hésitai pas un instant à le suivre. Je crois bon de citer ici quelques feuillets de mon journal de route, afin de n’omettre aucun des incidens caractéristiques du début de ce voyage.

« 11 février 1863. — L’ordre du départ a été donné ce matin vers les neuf heures. Une masse tumultueuse d’infanterie a pris les devans comme pour éclairer la route ; vient ensuite, richement équipé, le petit groupe qu’on peut appeler l’état-major, dont je