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ont été le produit d’une élaboration dont la marche et la durée sont inappréciables.

Si des formes de l’art on passe aux conceptions abstraites de l’esprit, la même loi se retrouve encore. La masse des connaissances humaines va grossissant ; il est impossible de dire le jour où telle science est née, car ou bien elle a été tirée de sciences antérieures par le développement progressif de l’intelligence d’un homme, ou bien elle est l’œuvre lente et continue d’un peuple ou d’une des races humaines. Parmi les conceptions de l’esprit, il n’en est pas qui soit plus élevée ni plus métaphysique que l’idée de Dieu ; il n’en est donc pas dont le dégagement exige un plus long effort et un travail plus persévérant de l’humanité. Certes j’admets avec les psychologues que l’idée de Dieu est la base et le fond de notre raison, et je suis persuadé que la science des religions, aussi bien que la métaphysique, est lettre close pour les sensualistes, mais il faut bien reconnaître que cette idée réside en nous à l’état d’enveloppement. Un psychologue ne doit jamais oublier que le jour où il a été conçu dans le sein maternel, son corps n’était qu’une particule de matière imperceptible, et que sa pensée, qu’il analyse aujourd’hui dans sa plénitude, a tenu dans ce corpuscule, qu’au jour de sa naissance et pendant plusieurs années il n’a guère songé à Dieu ni à rien de métaphysique, et qu’enfin c’est par une évolution continue et insensible de tout son être qu’il est devenu un analyste et un philosophe. Alors il a communiqué ses découvertes à des hommes dont l’esprit, comme le sien, s’était éclairé par degrés, et leurs forces, mises en commun, ont pu se multiplier l’une par l’autre., Enfin, au bout de leur vie, ils se sont trouvés plus savans que les hommes des générations antérieures.

Je suppose maintenant qu’au lieu d’être parvenus comme nous à cet âge de l’humanité qu’on peut appeler l’âge de la science, des hommes réfléchis, mais encore tout pleins du sentiment de la nature et du besoin de s’expliquer les choses, aient cru découvrir au milieu d’elles, et par-delà les apparences, un être caché, une puissance invisible, une intelligence mystérieuse : n’est-ce pas là l’origine d’une religion ? n’est-ce pas l’un de ses élémens ? L’autre, qui est le rite, vient après. Il ne serait pas scientifique de se demander si cette religion primordiale est vraie ou fausse. La question n’est pas là. J’ajoute même qu’au simple point de vue des fidèles, elle ne doit pas être posée en ces termes, car telle religion crue vraie se fonde sur une autre que l’on repousse. Les chrétiens regardent comme fausse la religion d’Israël, et n’ont pas de plus grands ennemis que les Juifs, qui ont crucifié leur dieu. S’ils la croyaient vraie, ils seraient Juifs et non pas chrétiens. Les bouddhistes rejettent la religion des brahmanes, sans quoi ils cesseraient de reconnaître