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puissante. La plupart de ceux qui ont fondé, non des religions, mais des ordres pieux, ne faisaient pas autrement, et, le sentiment qui les animait persistant toujours, leur intelligence s’appliquait à combiner un ensemble de rites embrassant tous les actes de la vie. Il est aisé de voir que c’est par la communication d’un sentiment religieux exalté que ces ordres se fondent et durent, et qu’ainsi les rites qui en constituent les règles ont été personnels et propres aux fondateurs avant d’être suivis par les disciples. Ce qui se dit des règles monastiques peut se dire avec la même raison des rites généraux d’un culte, car les nécessités de la vie matérielle, politique, civile, et la force irrésistible qui pousse les hommes à se reproduire et par conséquent à se créer des familles et à les faire durer, sont cause que les rites sacrés ne peuvent occuper qu’une petite portion de leur temps, et qu’ainsi les ascètes et les saints formeront toujours la minorité parmi les hommes. Ceux qui créent un rite capable d’être adopté par toute une société et de passer dans le culte public sont donc moins des hommes d’un sentiment exalté que des personnages d’une intelligence supérieure en qui vient se concentrer un besoin religieux universellement éprouvé. Quand les disciples développent la pensée du maître et les rites dont il est le premier initiateur, s’ils leur font dans la vie une trop large part, les hommes la diminuent chacun selon ses besoins ; on est forcé dès lors de distinguer les cérémonies obligatoires de celles qui ne le sont pas. Quand la vie des hommes se complique et ne leur laisse plus pour vaquer au culte que le peu d’instans qu’ils ont pour se livrer au repos, on voit les rites obligatoires eux-mêmes peu à peu abandonnés par les hommes. Les femmes ont plus de loisir ; elles ont aussi plus de dévotion, quoique l’idée qu’elles se font de Dieu soit généralement inférieure à celle que s’en font les hommes ; mais quand les nécessités de la vie courante les ont atteintes à leur tour, on les voit, elles aussi, se retirer du culte public, et les rites, qui avaient paru d’abord la partie principale de la vie, semblent n’avoir plus de raison d’être. La pratique des rites redevient individuelle, comme elle l’était à son origine, mais dans des conditions nouvelles : quand le nombre de ceux qui les suivaient s’est réduit à rien, la religion a péri, tant il est vrai que le rite en était un élément essentiel !

La question de l’origine et de la nature des rites partage aujourd’hui les savans. Le dissentiment provient de la diversité des doctrines philosophiques. Ceux qui penchent vers les systèmes matérialistes renouvellent, sous des formes plus spécieuses, les doctrines épicuriennes de Lucrèce : ils rapportent à des illusions de l’esprit et à une sorte de sentiment poétique la création des rites, comme celle des dogmes. La philologie comparée apporte à cette