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intime, ne constitue pas une religion. Si elle ne sort pas de la pensée, elle y demeure confondue avec la foule des faits intellectuels. Si elle n’en sort que par la parole, le plus grand effet qu’elle puisse produire est d’engendrer la théodicée, qui est une portion de la philosophie, c’est-à-dire une science. Au contraire, quelque grossière que soit l’idée qu’un homme se fait de son dieu, chaque fois que sa pensée s’y arrête, il sent naître en son âme un mouvement de la sensibilité qui ne se confond avec aucun autre. Ce sentiment, analysé avec tant de justesse par Spinoza, est double et se rapporte tout ensemble à l’idée qu’on a d’une puissance étrangère et surnaturelle et à celle de notre propre infériorité. Selon qu’on attribue à cette puissance la vertu de faire du bien ou celle de faire du mal, le sentiment qu’on éprouve à son égard est l’adoration ou la crainte. Et comme les hommes attribuent toujours à leur dieu l’intelligence, leur adoration et leur crainte se transforment aussitôt en prière. La science n’a pas rencontré jusqu’ici une seule religion où la prière ne soit présentée comme un acte religieux essentiel.

Cependant la prière est un acte intérieur de la pensée qui peut se passer des formules du langage : les saints et les personnes les plus ferventes pensent même que nul langage humain ne répond au sentiment qu’elles éprouvent. Si toute la religion se bornait à ces ardeurs secrètes de l’âme, le culte serait inutile et n’eût jamais pu s’établir parmi les hommes ; mais le même besoin naturel et irrésistible qui pousse un homme à communiquer aux autres l’idée qu’il a de Dieu et à établir avec eux un échange de notions religieuses, le pousse aussi à leur exprimer les sentimens qu’il éprouve, et par conséquent à énoncer tout haut sa prière. L’homme isolé prierait seul et pourrait se faire à lui-même une religion solitaire qui ressemblerait à la religion naturelle des philosophes. Or on ne voit pas qu’il en soit ainsi, car les ermites, qui se rencontrent dans presque toutes les religions et qui ont abondé dans certains lieux et à certaines époques, ne sont que des membres détachés d’une société religieuse dont ils apportent les formules et les rites dans leur solitude. Il y a donc ici deux séries de faits naturels, deux lois, que la science retrouve dans toutes les religions : d’une part, la notion divine est individuelle, puis elle est mise en commun et engendre les formules du dogme ; de l’autre, l’idée suscite un sentiment religieux individuel d’où naît la prière, puis la prière est mise en commun et engendre le rite.

Si le sentiment était assez fort pour faire exécuter à un homme des actes extérieurs d’une signification religieuse, il est clair que ces actes constitueraient un culte. Nous voyons en effet dans l’histoire certains fondateurs de religion créer en quelque sorte des rites, nouveaux dans des instans où leur pensée s’exalte et veut une expression