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Nous voilà enfin en face de la bête de proie vulgaire et terrible en même temps qui a donné son nom à l’œuvre nouvelle. Maître Guérin a voulu d’abord de l’argent, et l’argent une fois venu, il veut être un personnage. Il poursuit donc sa guerre contre tout ce qui lui a fait obstacle, toujours en règle avec la loi, bien plus avec les apparences, et soigneux, comme il le dit d’une façon si comique et si vraie, d’assurer en toute circonstance les derrières de son honneur. Il fait si bien que ceux qu’il dupe le remercient, et que ceux qu’il dépouille croient lui devoir de la reconnaissance. Il parle de la vertu comme Prud’homme, cite volontiers Horace à tort et à travers, et en même temps il trafique avec les usuriers, il a des prête-noms, des hommes de paille, qu’il met en avant pour les bonnes affaires. Il est atteint de la manie du temps, il ne lui déplairait pas de faire souche de noblesse ; mais, avant tout, il songe à lui-même, il veut la croix d’abord, puis la députation, comme une espèce de décoration plus brillante et comme un échelon qui peut le porter plus haut. Il traite sa femme en esclave jusqu’au moment tardif où, appuyée sur son fils, elle se révolte et devient à ses yeux une Xantippe qu’il voit sans trop de regret quitter le domicile conjugal. Il a traité ce fils presque aussi mal, avec une jalousie involontaire contre sa jeunesse, ses succès, son avenir ; il ne l’en opprime et ne l’en rabaisse que mieux jusqu’au moment où, par une inexplicable faiblesse, peu digne d’une œuvre aussi sérieuse, il s’effraie de le voir en uniforme et reste interdit devant lui. Sauf cette courte distraction du poète, quelle unité dans ce caractère ! quelle vigueur dans tous les détails de ce personnage ! comme il respire, comme il marche, comme il anime la scène ! Il est odieux, vulgaire, injuste, envieux, tyrannique, fourbe, il fait presque mal à voir, et l’on ne peut en détacher ses yeux ! C’est qu’il a le plus grand des attraits, le plus précieux et le plus vif de tous sur le théâtre, l’attrait de la vérité. Et cette vérité si complète, si vivante, ce n’est pas au poète seul qu’en revient tout le mérite, l’acteur y a sa part. Tout le monde joue bien dans cette pièce, M. Geffroy, M. Delaunay, Mlle Nathalie, si humble et si touchante dans le rôle de Mme Guérin, Mlle Favart, fière et passionnée quand il le faut dans le beau rôle qui lui est échu, Mlle Plessy enfin, coquette achevée et toujours spirituelle ; mais si tout le monde tient bien sa place dans la pièce de M. Augier, M. Got y tient certainement la première place. Il communique à son rôle, et par suite à l’action, l’illusion de la vie ; on oublie, en l’écoutant, qu’il s’agit d’une fiction, et que le Guérin qu’on a sous les yeux n’est pas un de ceux qui courent le monde.

En effet, ils courent le monde, ou, pour mieux dire, ils le conquièrent, ils l’exploitent, ils le découpent, ils le vendent, et c’est bien à eux qu’il appartient. Ce n’est que dans la comédie de M. Augier qu’on leur arrache leur proie au dernier moment et par des moyens si faciles. Dans la vie, leur proie leur reste, et ils la dévorent jusqu’à ce que, selon la belle parole de Pascal, ils s’en soûlent et en meurent. Les Arthur et les Guérin, l’intrigant