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sur les dépenses auxquelles l’usage de son droit pourrait donner lieu, mais sur l’usage même de ce droit ? Parce qu’en Angleterre la constitution a eu beau placer entre les mains du souverain le droit de faire la guerre, on n’admet pas que pour un intérêt aussi capital, où peuvent être en jeu les destinées d’un pays, on puisse se trouver tout à coup en présence de faits accomplis, n’ayant plus qu’à les ratifier par des votes de subsides et à en attendre les conséquences. Lorsque la couronne use de son droit de faire la guerre, sans avoir au préalable consulté l’opinion publique, c’est qu’il y a urgence, c’est que l’honneur du pays se trouve subitement engagé, comme dans l’affaire du Trent, et que d’ailleurs il ne peut pas y avoir de doute sur l’adhésion de cette opinion. En dehors de ces cas tout à fait exceptionnels, le gouvernement ne fait rien sans avoir consulté le pays, et il n’est pas désarmé pour cela, car si l’opinion l’arrête dans les cas douteux, incertains, lorsque l’intérêt national n’est pas bien démontré, elle lui donne, lorsque cet intérêt est manifeste, une force et une impulsion que rien ne peut remplacer. Qu’on se rappelle ce qui s’est passé lors de la guerre de Crimée. La nation anglaise est la nation pacifique par excellence ; non-seulement elle l’est par les instincts conservateurs qui la dirigent, elle l’est encore par les intérêts matériels qu’elle doit protéger, et qui se trouvent toujours mal des conflits belliqueux, sur quelque point qu’ils éclatent. Cependant, lorsqu’elle a pu soupçonner l’ambition de l’empereur Nicolas à travers la mission du prince Menchikof, comme il s’agissait là pour elle d’un grave intérêt, celui de ne pas laisser la Russie aller à Constantinople, elle n’a pas hésité un instant à courir les chances de la guerre, et si dans cette guerre, que nous avons faite en commun, elle n’a pas brillé autant que nous par l’entraînement et l’abnégation de ses soldats, elle a donné au monde un autre exemple, une autre preuve de patriotisme et de dévouement qui a bien sa valeur, et qui mériterait d’être imité plus souvent. Pendant les deux ans qu’a duré la guerre de Crimée, elle a supporté chaque année 400 millions d’impôts extraordinaires, et plus tard, en 1860, lorsqu’à tort ou à raison il lui est venu des inquiétudes sur l’état de défense de ses côtes et sur l’étendue de ses forces maritimes, nous l’avons vue encore consentir, avec une spontanéité admirable, à s’imposer momentanément des sacrifices énormes pour assurer sa sécurité et son indépendance : porter par exemple à 10 deniers par livre le poids de l’income tax, déjà si impopulaire, charger de taxes additionnelles le sucre et le thé, c’est-à-dire suspendre momentanément les réformes de Robert Peel, auxquelles l’Angleterre tient tant ; elle a supporté ces sacrifices sans hésiter, et elle en aurait supporté bien d’autres, si elle les avait crus nécessaires. À coup