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— Et vous n’avez rien dit ? s’écria José.

— J’avais mes raisons pour me taire, répondit Carmen d’un ton sec.

— Je vous en supplie, ma mère, reprit José d’une voix ferme et caressante tout à la fois, ne m’obligez pas d’aller pour vous chez don Estevan…

Ici les deux interlocuteurs s’éloignèrent, et sir Henri n’entendit plus qu’un murmure confus de voix, où le nom de Gonzalès revenait souvent. Lorsqu’il pensa que José et Carmen s’étaient éloignés, il reprit le chemin de Santa-Rosa, curieux de voir quelles seraient les suites de cette étrange histoire.

Le lendemain matin d’assez bonne heure, José frappait à sa porte. — Avez-vous vu mon frère, señor ? demanda-t-il avec inquiétude. Il n’a pas partagé ma chambre cette nuit, et mamita Carmen n’est pas non plus à l’estancia. Je viens du corral, ajouta-t-il ; Palomo et Corazon, deux des meilleurs chevaux, manquent… Je ne sais que penser de tout cela, je crains un malheur, señor. Voudriez-vous m’accompagner chez don Estevan ? J’ai quelque chose d’important à lui révéler.

Sir Henri le suivit avec empressement. Don Estevan venait de se lever ; il prenait du mâté dans une courge brune montée en argent, et aspirait l’infusion de la yerba par le tuyau appelé bombilla avec toute la gravité nonchalante que les gens du pays apportent à cette opération. Mercedes, assise à côté d’un brasero en terre rouge sur lequel était posée une petite bouilloire en argent, préparait le breuvage national. Dolores, sous la véranda, s’occupait du déjeuner des gazelles et des oiseaux. Arrivé en présence de don Estevan, José lui fit le récit de ce qui s’était passé la veille entre lui et Carmen. Don Estevan écoutait avec une attention solennelle. Mercedes se tournait de temps en temps vers José, et sir Henri crut démêler dans son regard une sorte d’admiration émue et fière tout à la fois.

Dans l’après-midi, don Estevan, José, sir Henri, Mercedes et Dolores, Demetrio le majordomo et quelques capataz se rendirent au terrier des viscachos. En creusant à l’endroit indiqué, on trouva bientôt le grand coffre de fer et de lourds tercios que l’on chargea sur une charrette. Le coffre contenait toute l’argenterie dont se composait autrefois le ménage d’une maison riche dans la confédération argentine, savoir : une chaudière et des marmites en argent pour la cuisine, des plats, des assiettes, des gobelets, des cruches à eau, des aiguières de même métal, ainsi que des chandeliers, candélabres, lampes, etc. Un ancien surtout de table représentait un paon, dont la queue, s’ouvrant comme un éventail, était incrustée de lapis, de topazes et d’améthystes. Il y avait aussi une petite