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de transport à toute une famille, se rendant à la petite ville de Coronda, dont l’église blanche se détachait sur l’azur éclatant du ciel. Ces familles de mulâtres ou de créoles se distinguaient toutes par l’élégance des poses, la beauté plastique des bras, des mains et des pieds, le port noble de la tête et des épaules. Quelquefois, sur le devant de la charrette, des jeunes filles d’une grande maigreur, mais d’une grâce parfaite, leur pañuelo rebozo entourant le bel ovale de leur visage, les bras relevés dans l’attitude de cariatides, soutenaient ainsi des amphores en terre rouge ou des paniers de lianes remplis de fruits et de fleurs, offrandes pieuses destinées aux prêtres et aux autels. Des gauchos élégamment vêtus, aux montures richement caparaçonnées de plaques d’argent ciselées, passaient au petit trot ou à l’arable, allure naturelle à quelques chevaux du pays. Sir Henri fut frappé du sérieux plein de dignité de ces physionomies et de l’air de distinction propre à tous ces types de nuances si variées.

Vers le soir, on arriva à Coronda. Cette ville a pour port un lac majestueux, relié au Parana par un bras ou boca. Pastor conduisit sir Henri à la fonda italiana. C’était une maison construite en briques rouges avec une cour ombragée d’une vigne magnifique. Sur le devant de l’établissement, il y avait un petit magasin appelé almacen où l’on vendait des souliers, des oranges, du genièvre, de la bière anglaise, des mors, des brides, du pain créole, des étoffes de coton, de la cassonade du Brésil, des pêches sèches de Mendoza, etc. Toutes ces marchandises entassées pêle-mêle faisaient l’effet le plus pittoresque. La dame du magasin était une mulâtresse crépue aux yeux d’un noir de jais, au teint olivâtre. Le cigare à la bouche, un marmot à califourchon sur la hanche et deux ou trois autres accrochés à ses jupes, elle servait de la caña (eau-de-vie de canne à sucre) à trois ou quatre gauchos, qui, assis sur le comptoir, les jambes pendantes, jouaient aux cartes avec la passion qu’ils apportent à tous les jeux.

La fonda fit regretter à sir Henri les arrangemens du campo. Il dut se contenter pour son dîner d’une sopa (macaroni cuit à l’huile) ; le puchero, sorte de pot-au-feu, avait été servi à des voyageurs venus un peu plus tôt, et le cuisinier, grand garçon mulâtre qui tenait sous le bras son coq de combat, déclara que pour rien au monde il ne rallumerait ses fourneaux ce soir-là, attendu qu’il y avait déjà longtemps qu’il devrait être au reñidero (arène des combats de coqs). Le voyant si décidé, sir Henri le suivit, pensant qu’à défaut de souper il aurait un spectacle. L’arène du combat de coqs était une rotonde formée de pieux espacés qui soutenaient un toit de bambou. Tout autour une sorte de véranda abritait les spectateurs. Au moment où sir Henri s’en approchait, il vit descendre de cheval un personnage