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José lança un regard perçant à son jeune frère.

— Excusez-nous, señor, répliqua-t-il ; on marque les animaux à Romero, nous avons promis d’y être.

Et, sautant en selle tous les deux, ils disparurent en un instant.


III

Cependant sir Henri Williams était en route pour l’estancia de Santa-Rosa. Du Rosario à Santa-Fé, une diligence, lourde machine nommée galera, cahotait à mort chaque semaine les cinq ou six malheureux qui ne craignaient pas de se confier à ce mode de locomotion. Sir Henri préféra voyager seul, à cheval, avec un guide, un vaquiano, nommé Pastor Quiroga, que le consul lui procura. C’était un grand garçon brun, à l’air mélancolique et quelque peu féroce. Il portait une veste de drap bleu foncé, de larges pantalons blancs brodés, une chilipa, ou pièce d’étoffe enroulée autour des reins et formant haut-de-chausses. Sa ceinture de cuir ciselé était garnie de boutons formés de pièces de monnaie et d’un coutelas passé au côté du dos. Son poncho, manteau du pays, était relevé sur une épaule. Fièrement campé sur ses hanches et doué de cette élégance propre aux gauchos, le vaquiano faisait très bonne figure. Il promit au consul de soigner à merveille el señor Inglese. Celui-ci paya la moitié du prix demandé ; l’autre moitié devait rester jusqu’au retour entre les mains du représentant de sa majesté britannique. Pour compléter ses arrangemens, sir Henri acheta un recado ou selle du pays, équipement de cheval composé de dix-huit pièces, couvertures, carrés d’étoffes de laine tissées et brodées, tapis de cuir de Cordova, fourrure à longs poils nommée pelone, le tout surmonté de deux petits bâts qui servent d’oreillers au voyageur, pendant que tapis de cuir, couvertures et le reste, étendus à terre, forment un matelas assez passable. Sir Henri joignit au recado un lasso et des bolas, armes dont il comptait apprendre à se servir. Ses fontes contenaient en outre deux excellens revolvers.

Le vaquiano craignait les armes à feu, comme tout fils du pays. Il avait son couteau, son lasso, sa fronde, et avec cela, disait-il, il pouvait aller jusqu’au bout du monde. Il est vrai qu’il était de ces géographes qui placent l’Europe à côté de la république orientale de l’Uruguay, et les États-Unis de l’Amérique du Nord un peu au-dessus. Il demanda à sir Henri s’il voulait acheter une troupe de chevaux qu’il revendrait ensuite, ou voyager avec les relais de la poste aux lettres, correo, qui a ses stations sur la route du Rosario à Santa-Fé. Sir Henri se décida pour ce dernier arrangement, le moins compliqué, et l’on partit.

À une petite distance du Rosario, les quintas (les maisons de