Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/318

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et abandonnant leur famille, ont levé la croix du Seigneur comme un étendard pour les âmes pieuses. Si elles couraient à Baïa avec la foule des gens élégans, si elles se couvraient de parfums, si elfes confondaient dans le même culte la Divinité et la richesse, la liberté et le plaisir, oh ! ce seraient de grandes et saintes dames ; mais, dit-on, elles veulent plaire sous le sac et la cendre, elles veulent descendre en enfer comblées de mortifications et de jeûnes, comme si elles ne pouvaient pas se damner avec les autres, en s’attirant par une vie mondaine l’estime et les applaudissemens des hommes. Si c’étaient des païens ou des Juifs qui condamnassent la vie qu’elles mènent, elles auraient, du moins la consolation de ne pas plaire à ceux à qui le Christ déplaît ; mais, ô honte ! ce sont des chrétiens, ou des gens qu’on nomme ainsi, qui, négligeant le soin de leur Liaison et oubliant la poutre qu’ils ont dans l’œil, cherchent une paille dans l’œil d’autrui. Ils déchirent cruellement chez les autres les saints propos de la conscience, comme si c’était un remède à la leur, comme s’il fallut pour leur justification que rien ne fût bon sur cette terre, et qu’il n’y eût au monde que des gens diffamés, des pécheurs dignes de damnation.

« J’écris ces lignes à la hâte, Asella, chère dame, tandis que le vaisseau déploie ses voiles. Je les écris entre les sanglots et les larmes, rendant grâce à mon Dieu d’avoir été trouvé digne de l’aversion du monde. Prie pour que je retourne de Babylone à Jérusalem, que j’échappe à la domination de Nabuchodonosor pour tomber sous celle de Jésus, fils de Josedec, qu’Esdras vienne enfin et me ramène dans ma patrie. Insensé qui voulais chanter le cantique du Seigneur sur la terre étrangère, qui désertais la montagne de Sinaï pour implorer les secours de l’Égypte, qui avais oublié à ce point les avertissemens de l’Évangile, que je ne savais plus que le voyageur sorti de Jérusalem tombe sous la main des voleurs, qui le dépouillent et le tuent ! On peut m’appeler malfaiteur : esclave de la foi, j’accepte cette injure comme un titre. On peut m’appeler magicien, c’est ainsi que les Juifs appelèrent mon Dieu ; séducteur, c’est le nom que reçut l’apôtre. Puissé-je n’être jamais exposé qu’aux tentations qui viennent des hommes ! Et qu’ai-je donc souffert, après tout, pour un soldat de la croix ? L’infamie d’un faux crime m’a été imputée ; mais je sais que ce ne sont point les jugemens d’ici-bas qui ouvrent ou ferment la porte des cieux.

« Salue Paula et Eustochium, miennes en Christ, que le monde le veuille ou non. Salue Albine ma mère, Marcella ma sœur, Marcelline, Félicité, et dis-leur que nous nous trouverons un jour réunis devant le tribunal de Dieu, et que là chacun dévoilera à tous les yeux les replis les plus secrets de son cœur. Souviens-toi de moi, exemple illustre de pureté, et que tes prières apaisent à mon approche les flots tumultueux de la mer ! »


Le navire cingla vers Rhegium et prit terre aux rochers de Scylla. Doublant ensuite le cap Malée et côtoyant les Cyclades, il déposa Jérôme dans l’île de Chypre, au port de Salamine, où l’évêque Épiphane le reçut. Quelques semaines après, il était à Antioche.


AMEDEE THIERRY.