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lequel des deux) les diffamations qui se chuchotaient à voix basse. Jérôme le traîna devant les juges, pour qu’il produisît ses preuves ou subît la peine portée par la loi contre les calomniateurs. Mis à la question, le misérable renia ce qu’il avait dit ou écrit, et rendit pleine justice à ses victimes. Toutefois le désaveu public de l’imposteur ne fit pas tomber l’imposture, qui continua de circuler, et que beaucoup de gens, indifférens ou jaloux, persistèrent à considérer comme un fait attesté. Jérôme sentit qu’il n’y avait plus là, une simple question de vérité ou de mensonge, mais un parti-pris, une conjuration formée pour le perdre, lui et ses amis, ou le forcer de quitter Rome. Seul, il aurait lutté sans hésitation, car son caractère n’était pas de ceux qui reculent devant l’attaque ; mais il avait à ménager des femmes et l’église domestique, qui pouvait crouler sous sa chute : il résolut de partir.

Sept mois environ s’étaient écoulés depuis la mort de Damase, quand, résolu de secouer la poussière de ses pieds contre la « Babylone romaine, la courtisane empourprée de l’Apocalypse, » il dit adieu au troupeau fidèle du mont Aventin. On était alors au mois d’août, saison des vents étésiens, dont la direction favorise les navigateurs qui vont d’Occident en Orient. Arrivé à Rome dans l’automne de 382, il y avait passé un peu moins de trois ans. Un prêtre romain nommé Vincentius, plusieurs moines ses partisans et son frère Paulinien, qu’il avait appelé près de lui du vivant du pape Damase, voulurent le suivre en Syrie, où il retournait, et lorsqu’il sortit de la ville, une troupe d’amis et de réformateurs sincères, qui pleuraient la tentative abandonnée, l’accompagna jusqu’au port du Tibre, où il devait s’embarquer. Au moment de monter sur le navire, et pendant les derniers préparatifs, il se retira à l’écart pour se recueillir, et se mit à fondre en larmes. Prenant enfin une plume, il traça pour sa chère église domestique une lettre d’adieux qu’il adressa à la grave matrone Asella, qui par son âge et son caractère imposait le respect à la haine elle-même.


« Chère dame Asella [1], lui écrit-il, si j’avais à te remercier ici, mon embarras serait grand, car Dieu seul peut récompenser dignement ta sainte âme de tout le bien qu’elle m’a fait. Quant à moi, j’en suis indigne, et je n’ai jamais eu le droit d’espérer ou même de souhaiter que tu m’accordasses en Jésus-Christ une si large part d’affection. Quoique certaines gens me croient un scélérat noyé dans tous les vices, et que ce soit encore peu pour mes péchés, tu as voulu juger d’après ton cœur quels étaient les bons et les méchans : je t’en remercie. Il est toujours dangereux, comme dit l’Écriture, a de condamner le serviteur d’autrui, » et celui qui par malice transforme le bien en mal ne mérite guère d’être pardonné. Nous le verrons un

  1. Mi domina Asella. Hier. Épist. 28.