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pour un sort si malheureux non moins que par curiosité. Ce qu’il y avait de plus illustre dans le patriciat précédait le cercueil, une foule immense l’escortait ou l’attendait au passage. Un incident douloureux vint interrompre tout à coup l’ordre de la cérémonie. Paula, qui, d’après l’usage romain, accompagnait les restes de sa fille vers le monument de ses ancêtres, donnait les signes d’un véritable égarement. Tantôt elle poussait des cris plaintifs, tantôt elle s’arrêtait étouffée par les sanglots et hors d’état de se soutenir ; elle s’évanouit enfin, et on fut obligé de la remporter chez elle comme morte. Cette vue émut profondément le peuple qui commença de s’agiter. « Voyez-vous cette mère ? disaient les uns : elle se lamente de ce que sa fille, qu’on a tuée à force de jeûnes, ne lui a pas donné de petits-fils par un second mariage. Ne chassera-t-on pas de la ville la race exécrable des moines ? Ne les lapidera-t-on pas ? Ne les jettera-t-on pas dans le Tibre ? » — « Ils ont séduit cette matrone misérable, disaient les autres ; ils l’ont forcée à se faire moinesse [1], et une preuve qu’elle ne le voulait pas, c’est qu’elle pleure ses enfans, comme jamais païenne n’a pleuré les siens. » Jérôme était là, et l’on peut croire que ses amis le firent prudemment esquiver : sa vie était en péril, si la populace l’eût reconnu.

Les jours qui suivirent ne furent pas meilleurs pour Paula ; elle poussait sans discontinuer des cris qu’on eût pris pour des hurlemens. En vain promenait-elle alternativement le signe de la croix sur sa bouche et sur sa poitrine comme pour éteindre un foyer caché qui la dévorait, le désespoir restait le maître, et son calme, quand elle en éprouvait, n’était qu’une faiblesse voisine de la mort. Elle refusa absolument toute nourriture pendant plusieurs jours. Ses proches insistaient pour la voir, elle les écartait ; Jérôme seul avait accès près d’elle, parce qu’il avait apprécié et aimé sa fille. Cependant à peine l’écoutait-elle ; sa vue renouvelait ses douleurs de mère plutôt qu’elle ne les adoucissait. Dans cette situation désespérante, il imagina de lui écrire une lettre où serait résumé tout ce qu’un chrétien peut offrir de consolations à une mère chrétienne, tâche douloureuse pour lui-même ; en effet n’avait-il pas été le père spirituel de cette infortunée dont il tentait de combattre le souvenir ?

Ce n’était pas la première fois qu’en semblables malheurs des hommes d’un grand génie avaient essayé d’opposer aux instincts emportés de la nature les armes de la philosophie et de l’expérience. Cicéron l’avait fait pour lui-même après la mort de sa fille Tullia ; mais dans son livre, qui ne nous est point resté, l’orateur

  1. « Matronam miserabilem seduxerunt, quæ quam monacha esse noluerit, hinc probatur, quod… » Hier, epist. 22.