Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/310

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la richesse des autres pour l’appliquer à son profit, il commet une infamie. En voici un qui est né, dans la dernière indigence, qui a été élevé sous le chaume d’un paysan, qui pouvait à peine avec du millet et du pain noir apaiser les rugissemens de son ventre, et ce même homme aujourd’hui fait le dégoûté ; il dédaigne la fleur de farine et le miel. Devenu expert en gourmandise, il connaît les espèces, les noms de tous les poissons ; il vous dira sur quel rivage ces huîtres ont été péchées ; il distingue à la saveur de la chair de quelle contrée provient un oiseau ; il ne fait cas que des mets rares et souvent pernicieux. L’esclavage de cet autre n’est pas dans la gueule, sans être pour cela moins honteux ; sa manie est de pourchasser les vieillards et les femmes sans enfans. Il assiège leur lit quand ils sont malades ; il touche sans dégoût leurs plaies purulentes, il leur donne à boire, et l’infirmière n’est pas plus humble et plus servile que lui dans l’assistance qu’il leur rend. Quand le médecin entre, il tremble ; il demande d’une voix mal assurée comment va le malade, si on espère le sauver, s’il se rétablira bientôt, Quelque espoir reste-t-il, la fin de la maladie est-elle annoncée, le prêtre s’esquive avec un amer regret : il maudit entre ses dents cet éternel vieillard qui dépassera les jours de Mathusalem. »


C’étaient là des tableaux vivans dans lesquels chacun pouvait se voir ou reconnaître son voisin ; aussi les colères ne cherchèrent plus à dissimuler, et leur explosion fut terrible. La lettre à Eustochium fut mise en pièces ; le sens, les moindres mots, perfidement torturés, donnèrent lieu à des imputations de toute sorte. Tandis que les polythéistes traitaient Jérôme de fourbe et de séducteur qui jetait la discorde dans les familles, des prêtres l’accusèrent d’intelligence avec les païens pour rendre le christianisme odieux par le dénigrement de ses ministres. Il lui était échappé de dire, en exaltant la virginité, qu’une vierge, épouse de Jésus, était la belle-fille de Dieu : on cria au blasphème. Il s’était servi dans ces matières délicates de certaines expressions énergiques qu’admettait d’ailleurs la langue latine : on cria à l’indécence et presque à l’obscénité, et Rufin se fit plus tard l’écho de ces calomnies misérables. Jérôme, transporté d’indignation, voulait répondre et prendre ses ennemis corps à corps, et qu’eût-il donc fait alors ? Ses amis l’arrêtèrent. « Marcella, dit-il, eût voulu mettre sa main sur ma bouche pour m’empêcher de parler. — Quoi ! lui reprochait-il doucement, il ne me sera pas permis de dire ce que les autres ne rougissent pas de faire ! » Ce qui l’irritait par-dessus tout, c’était de voir des gens obscurs, auxquels il n’avait jamais pensé, tempêter plus fort que tout le monde, et se prétendre diffamés dans ses portraits, et cela pour se mettre eux-mêmes en scène comme des martyrs. De ce nombre était un certain Onasus de Ségeste, avocat riche, mais ignare et d’une laideur repoussante. « Que me veut donc cet homme ? écrivait Jérôme à Marcella. Je ne puis parler d’aucun vice, d’aucune