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mariage ? Allons donc, sois franche : on se marie pour prendre un mari, et quand ce n’est pas l’amour qui vous y pousse, on se prostitue pour avoir du bien. Le but du mariage est de donner naissance à des enfans : ou tu en as, ou tu n’en as pas de l’on premier mari ; si tu en as, le but est rempli ; si tu n’en as pas, il y a grande raison de croire que tu n’en peux pas avoir : pourquoi donc dans ce cas ne pas préférer la chasteté à un espoir incertain ?…

« Fais-toi donc un contrat de mariage pour que bientôt le nouveau mari t’oblige à faire ton testament ! Tu n’as pas d’enfans, et il veut ton bien. Le voilà qui simule une maladie grave et te lègue tout ce qu’il possède, à la condition que tu en fasses autant ; mais il revit, et tu meurs. Si, ayant des enfans du premier mariage, tu en as aussi du second, voilà la guerre dans ton logis, où se livre un combat domestique sans paix ni trêve. Ceux que tu as mis au monde, tu ne pourras les aimer librement, également. Le second mari enviera les caresses que tu fais aux fils du premier ; il détestera le mort, et si tu ne hais pas les enfans, il te reprochera d’aimer toujours le père. Au contraire, si c’est lui qui a des enfans d’une première femme, oh ! tu peux être la plus douce des mères, te voilà condamnée à n’être jamais qu’une marâtre. Les comédies, les pantomimes, tous les lieux communs de la rhétorique et de la satire vont fondre sur toi. Ton beau-fils est languissant ? il a mal à la tête ? Te voilà perdue, tu l’as empoisonné. Refuse-lui de la nourriture pendant qu’il est malade, on criera que tu veux le faire mourir de faim ; si tu lui en donnes, c’est bien pis. Explique-moi, Furia, quelle compensation un second mariage peut apporter à tant de maux. »


L’effet produit par la réponse à Helvidius et la lettre à Marcella sur la conversion de Blésille était encore dans toute sa force, quand Jérôme fit paraître le plus célèbre et le plus agressif de ses ouvrages polémiques, la fameuse lettre à Eustochium sur la garde de la virginité. C’était un traité destiné à confirmer cette pieuse fille dans le choix qu’elle avait fait du célibat religieux, en lui présentant sous des couleurs saisissantes les dangers et les vices du siècle, soit dans le monde ecclésiastique, soit dans le monde laïque ; c’était surtout un cadre où il voulait peindre d’après nature les adversaires de sa personne, de ses idées ou de l’église domestique que la haine essayait déjà de confondre avec lui. Tous ont leur place dans cette galerie : faux prêtres, faux moines, fausses vierges, fausses dévotes, hypocrites du monde, hypocrites du clergé, et leurs portraits sont tracés avec une vérité, une verve et souvent un comique qui n’avaient pas été dépassés avant lui. On pourrait à l’aide de ces tableaux reconstituer toute la haute société romaine au IVe siècle, principalement dans les rangs chrétiens. Ce fut un grand acte de courage, mais peut-être aussi d’imprudence, quelque justification qu’il puisse trouver dans la violence même des attaques. Jérôme disait dans son langage plein d’allusions bibliques « que la chaudière