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comme si la création eût été l’œuvre d’un mauvais esprit. Cette doctrine convenait fort à une grande partie du clergé romain, dont elle approuvait et sanctifiait en quelque sorte les déréglemens ; par malheur pour Jovinien, il y mêla des propositions qu’aucun catholique ne pouvait accepter. Ainsi le moine apostat soutenait l’égalité des fautes comme terme corrélatif à l’égalité des mérites, principe stoïcien introduit jadis dans le christianisme par Montanus et anathématisé par l’église. Il professait en outre l’impeccabilité de l’homme régénéré par le baptême, prétendant que le chrétien, né à une vie nouvelle et innocente, ne pouvait plus pécher par sa propre volonté, mais seulement par les suggestions du démon, doctrine perverse qui détruisait la responsabilité morale dans les actes humains.

L’énormité de ces dernières propositions effraya le clergé et le retint sur la pente où Jovinien l’entraînait ; toutefois le reste de sa doctrine eut un effet immédiat sur les ecclésiastiques des derniers rangs et parmi les femmes affiliées à l’église. Plus d’une diaconesse en prit texte pour se raffermir dans des habitudes contre lesquelles s’élevaient justement tant d’évêques et de conciles. Des vierges, désertant leurs couvens, se jetèrent à corps perdu dans le monde pour s’y marier ou faire pis ; la plupart, il est vrai, étaient vieilles et laides, si nous en croyons Jérôme, et elles ne rencontrèrent pas ce qu’elles cherchaient. Il nous signale parmi les ecclésiastiques zélateurs ardens de Jovinien un moine encore jeune, bien frisé, bien parfumé, chaussé à l’étroit, drapé comme un mime, qui venait l’apostropher sur les places et ouvrir avec lui des discussions dans lesquelles il était censé le battre, puis courait raconter dans les maisons patriciennes les triomphes de son éloquence. « A qui en veut ce joli petit moine avec sa troupe de clercs aux cheveux bouclés ? écrivait-il à un de ses amis. Pourquoi revient-il toujours à la charge pour se retirer couvert de mes crachats ? Qu’a-t-il donc pour aller me déchirer entre les fuseaux et les corbeilles des jeunes filles, et dénigrer la chasteté jusque dans la chambre à coucher des femmes ? »

La réponse au livre d’Helvidius parut en l’année 383, probablement vers le milieu, et causa un grand émoi par des raisons que j’exposerai tout à l’heure. Quant à l’interprétation des passages empruntés aux évangélistes et à saint Paul, Jérôme, avec sa double connaissance des mœurs juives et des textes hébraïques, démontre victorieusement comment, au sein d’une même famille, les titres de frère et sœur étaient appliqués, dans le langage habituel des Juifs, aux collatéraux les plus proches, et à ce propos il fournit de curieux détails sur les diverses Maries qui figurent dans l’Évangile comme les fidèles compagnes du Christ durant sa passion, et qu’Helvidius